Cycle de conférences
2011-2012
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mardi 7 février 2012

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Concerts au Trésor
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Au commencement, il y avait une cité romaine. Entendez une circonscription administrative (civitas) gérée par une petite capitale installée sur un nœud routier : la civitas Tungrorum, "cité des Tongres", dont le chef-lieu antique a conservé, jusqu'à nos jours, le nom de la peuplade qu'il gouvernait, Atuatuca Tungrorum, Tongres. La "cité des Tongres" dépendait de la province de "Germanie seconde" (Germania secunda) dont la capitale était Cologne : c'est précisément à cette situation administrative du Bas-Empire romain que remonte la sujétion, toute relative d'ailleurs, de l'évêque de liège à l'archevêque de Cologne. Les évêques, en effet, ont organisé leur travail d'évangélisation en s'appuyant sur les structures de l'Etat romain.
Lorsque, dans le courant du Ve siècle, l'Etat romain s'effondra, les contours administratifs des cités, investies par l'Eglise, devaient surnager : la "cité" romaine des Tongres devait survivre sous la forme du "diocèse" chrétien de Tongres qui couvrira, durant la période médiévale, l'espace compris entre l'embouchure de la Meuse et la Semois, entre Louvain et Aix-la-Chapelle.
Le premier évêque de Tongres, du moins le premier qui soit attesté avec certitude par les sources, est saint Servais (Servatius). Il vécut vers 350 et fut enseveli à Maastricht. Maastricht, le Mosae Trajectum, le "passage de la Meuse", était idéalement situé, à l'endroit même où la chaussée romaine, qui courait de Boulogne-sur-Mer vers Bavai, puis vers Cologne, franchissait le fleuve. Au détriment de l'antique chef-lieu, Tongres, la ville de saint Servais va s'imposer comme principal centre économique, religieux et administratif du diocèse.
En réalité, Maastricht restera le séjour principal, la "cité" de l'évêque de Tongres du VIe au VIIIe siècle.
Le 17 septembre d'une année que nous ne connaissons pas (c'était en 705 au plus tard), Lambert, évêque de Tongres-Maastricht est assassiné dans le village de Liège où il possède une demeure "campagnarde".
Vers 715 Hubert, disciple et successeur de Lambert, prend la décision, lourde de conséquences imprévisibles, de transférer de Maastricht, où elles avaient été ensevelies, vers Liège, lieu du martyre, les reliques de son maître. Cette "translation", qui équivalait à une "canonisation", scella le destin du village de Liège qui deviendra bientôt un centre de pèlerinage et une agglomération urbaine importante (un vicus publicus), avant de se métamorphoser, aux alentours de l'an 800, - sous le règne de Charlemagne vraisemblablement, qui correspond à une période de réorganisation politique religieuse, - en résidence principale de l'évêque, en siège de l'évêché, en "cité". Progressivement, le diocèse de Tongres-Maastricht devient le diocèse de Liège, tout en restant, bien évidemment, l'héritier historique de la civitas Tungrorum.
Au Moyen Âge, la richesse c'est la terre. Pour évangéliser, pour construire des sanctuaires, pour faire vivre ses clercs et pour tenir son rang de haut dignitaire ecclésiastique, l'évêque doit disposer d'un vaste domaine foncier.
Or ces richesses de la terre, au fil des siècles, grâce à la générosité des fidèles et, en particulier, à celle des rois, se sont accumulés. Le patrimoine de l'Eglise de Liège, aux IXe et Xe siècles, malgré les pillages et les destructions des pirates normands (La cité de Liège fut ravagée par les Normands en 881), est devenu impressionnant.
En voici l'inventaire sommaire, tel qu'il peut être reconstitué pour le milieu du Xe siècle, à la veille de l'épiscopat de Notger :
en dehors d'une série de biens et de droits dans les principales localités du bassin de la Meuse : à Liège, Tongres, Maastricht, Huy, Namur et Dinant, l'évêque possédait d'importantes propriétés foncières dans les vallées de la Sambre et de la Meuse, le domaine forestier de Theux et plusieurs abbayes, elles mêmes largement pourvues de terres : Saint-Hubert, Lobbes, Fosses et Aldeneik.
La fin du premier millénaire sera marquée par l'empreinte de Notger.
Dans le courant du XIe siècle, la principauté épiscopale qui est en mesure, désormais, de se développer en puisant dans ses propres forces, fera d'autres acquisitions : en particulier l'abbaye de Florennes (1015), le comté de Hainaut, qui devient fief de l'Eglise de Liège (1071/1076), et le château de Bouillon que lui engage le duc de Lotharingie Godefroid sur le point de partir en croisade (1096).
En 1081, par un véritable coup de maître, l'évêque de Liège Henri de Verdun réussit à se faire reconnaître comme le haut responsable de la "paix de Dieu", c'est-à-dire de l'ordre public, dans toute l'étendue de son diocèse, pouvoir exorbitant que l'évêque n'exercera pas sans difficultés mais qui confortera sa position "princière" et qui fera de lui la personnalité politique la plus importante de la Meuse moyenne.
Henri de Verdun (1075-1091) et son successeur Otbert (1091-1119) furent les témoins et, dans une certaine mesure, les acteurs de ce vaste conflit qui devait déchirer la Chrétienté occidentale et auquel on donna le nom de Querelle des Investitures (1075-1122). Retenons de cette querelle, qui fut en réalité une guerre sanglante, qu'elle naquit de l'opposition violente de deux fortes personnalités, le pape Grégoire VII (1073-1085) et l'empereur Henri IV (1056-1106), convaincues, l'une et l'autre, du bien-fondé et surtout du caractère impératif et vital de leur position.
Le pape, au nom de la "liberté de l'Eglise", contestait la nomination et l'investiture, – par l'anneau et par la crosse (L'empereur remettait l'évêché au candidat qu'il avait choisi au moyen de deux objets symboliques qui matérialisaient la fonction épiscopale : l'anneau et la crosse), – des évêques de l'Empire par le souverain.
L'empereur, pour sa part, entendait garder la haute main sur la désignation de ses évêques, puisque l'Eglise impériale format l'un des principaux soubassements de l'Etat germanique. La guerre se prolongera pendant près d'un demi- siècle. Un accord sera finalement trouvé en 1122.
Tel est l'objet du fameux Concordat de Worms. Aux termes de ce compromis célèbre, l'empereur Henri V acceptera le principe de l'élection "par le clergé et par le peuple", à savoir par les principaux dignitaires ecclésiastiques et laïcs du diocèse (Notamment les chanoines de la cathédrale et les représentants de la grande aristocratie diocésaine).
En revanche, le pape autorisera l'empereur à participer à l'élection - donc à l'influencer - et à investir l'évêque - élu de tous les biens temporels de son Eglise par l'intermédiaire du sceptre royal, utilisé désormais comme symbole de transfert : il n'est donc plus question de crosse et d'anneau. Enfin, à l'issue de la cérémonie d'investiture, l'évêque sera consacré par son archevêque, en l'occurrence, pour ce qui est de Liège, par l'archevêque de Cologne.
Au lendemain de la Querelle des Investitures, le système de l'Eglise impériale ne disparaît donc pas. Il est affaibli, il est fragilisé, mais il est toujours debout. Entre les mains d'une personnalité forte et intelligente l'Eglise impériale sera toujours en mesure d'apporter une aide très considérable au pouvoir impérial. C'est ainsi qu'on la verra revivre, avec une étonnante vigueur sous l'empereur Frédéric Ier Barberousse (1152-1190), dont on sait qu'il fut une des figures politiques les plus prestigieuses du Moyen Age. Sous son règne, le siège de saint Lambert sera précisément occupé par un évêque de très grand format : Henri II de Leez (1145-1164) dont on peut affirmer qu'il fit alors renaître les beaux jours de l'Eglise impériale ottonienne. Henri de Leez fut, au milieu du XIIe siècle, comme une réincarnation de son lointain prédécesseur Notger.
C'est seulement dans le courant du XIIIe siècle, alors même que le pouvoir impérial germanique s'effondre pour ne plus jamais se relever, que le système de l'Eglise impériale cesse de fonctionner. La lourde machine s'est enrayée. Les principautés ecclésiastiques subsistent - elles subsisteront jusqu'à l'aube des temps contemporains - mais elles deviennent des entités autonomes, indépendantes de l'autorité impériale : elles se détachent de la haute vocation politique qui les a fait naître et, du même coup, elles se détournent de la grandeur impériale pour s'enfoncer progressivement dans la médiocrité territoriale.
Texte : Jean-Louis KUPPER.