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Cathédrale Saint-Lambert-et-Notre-Dame
Une résidence
rurale est devenue cathédrale
Par Jean-Louis Kupper

Les plus anciennes et les plus
importantes sources écrites
qui permettent de retracer l’histoire de la cité de
Liège à ses origines – c’est-à-dire
au VIIIe siècle – sont la Vita Landiberti
episcopi vetustissima, la " très ancienne vie de l’évêque
Lambert ", rédigée vers 730-740, et la Vita sancti
Hugberti episcopi, la " vie de l’évêque
saint Hubert ", écrite peu après 743.
Ces textes narratifs fondamentaux
– et tout à fait contemporains – comportent des informations
suffisamment précises pour autoriser l’historien à reconstituer,
dans ses grandes lignes, l’évolution du site pré-urbain.
À ce stade de la recherche, l’intervention
de l’archéologue revêt une importance primordiale
: par les matériaux neufs qu’il apporte, il peut aider
l’historien à contrôler ses données, à recouper
ses informations, à les compléter, les corriger ou
encore, dans la mesure du possible, à résoudre des
contradictions qui pourraient naître de la confrontation
des sources écrites et archéologiques...
Ceci étant dit, d’un point de vue
théorique, quels sont les résultats pratiques que
la collaboration étroite des deux disciplines permet d’obtenir
? Dans un souci de clarté, nous les classerons chronologiquement
et synthétiquement sans distinguer nécessairement
l’apport de l’une ou de l’autre.
Vers l’an 700, à l’époque
où l’évêque Lambert de Tongres-Maastricht
y trouve la mort, victime d’une vendetta, la villa ou "domaine" de
Liège comporte une maison épiscopale, construite
en superstructure à l’emplacement des bâtiments
d’origine romaine ; au nord-ouest de cette demeure, un "oratoire" vraisemblablement
dédié à sainte Marie ; au nord de ce petit "groupe épiscopal",
un habitat à vocation domestique : le village mérovingien
de Liège ; enfin, surplombant le tout, sur la pointe du
promontoire dit "Publémont" – l’actuel Mont
Saint-Martin –, un cimetière. Liège est alors
une des résidences de l’évêque, parmi
d’autres : un de ces points d’appui "équipés" au
départ desquels le prélat administre et évangélise
son très vaste diocèse.
Après l’assassinat de saint Lambert,
le "peuple" jette les fondements d’une "basilique" dédiée à l’évêque
martyr, à l’emplacement de la demeure épiscopale,
là même où le meurtre a été perpétré.
Cette construction religieuse est déjà debout en
714 ; la nouvelle église recevra, peu après, les
reliques de saint Lambert, transférées de Maastricht à Liège
aux alentours de 715.
Des recherches historiques récentes avaient
placé vers l’an 800 l’installation à Liège
de la résidence principale de l’évêque
de Tongres, de la véritable civitas ou "cité épiscopale".
Or, les fouilles archéologiques semblent bien avoir mis
au jour, après coup, les traces de ce moment important au
cours duquel le village de Liège fut élevé au
rang de siège du diocèse. Effectivement, on observe,
dans cette tranche chronologique, la construction à l’emplacement
même de la basilique Saint-Lambert d’un vaste sanctuaire
long de 70 m environ : sans doute s’agit-il de la nouvelle
cathédrale "carolingienne".Il est également fort
vraisemblable que dans le courant du VIIIe siècle
une nouvelle demeure épiscopale a été construite,
au cœur même du site de Liège. Ce " palais carolingien " devait
probablement s’élever à l’emplacement
de l’actuel palais des princes-évêques.
En 881, lors de l’attaque de la cité de
Liège par les pillards normands, le "monastère de
saint Lambert" devint la proie des flammes ; mais le sanctuaire
fut alors rapidement reconstruit ou restauré.
C’est à l’emplacement même
de cette église qu’aux alentours de l’an mil,
l’évêque Notger (972-1008) va construire une
immense cathédrale, celle-là même qui sera
détruite par un incendie en 1185.
C’est à l’époque
où s’élève
la cathédrale "ottonienne" ou "notgérienne" que,
dans l’entourage de l’évêque – et
sans doute sous son impulsion – le moine Hériger de
Lobbes entame, vers l’année 975, la rédaction
de ses Gesta episcoporum Leodiensium, ou "Geste", c’est-à-dire "hauts
faits des évêques de Liège". Écrite
en période de grande insécurité politique,
cette "geste" est une œuvre d’identification, d’affirmation
de soi et de propagande religieuse. Comme l’a excellemment
souligné Michel Sot, ce genre narratif et historiographique,
qui se maintiendra dans le diocèse de Liège jusqu’à la
fin du Moyen Âge et même au-delà, a pour fonction
de mettre en évidence une véritable généalogie épiscopale
(Sot, 1981). Celle-ci est fondée sur la filiation sacrée,
spirituelle et culturelle, dont l’évêque en
fonction, dernier maillon de la chaîne, est l’héritier,
le responsable et le symbole vivant. Cette lignée hiératique
s’appuie, de loin en loin, sur des constructions épiscopales
dont l’inventaire rassemble autant de jalons et de témoignages
concrets, attestant les mérites religieux accumulés
par les prélats successifs : cathédrale, églises,
tombeaux, monuments, ponts, etc. Entendons-nous bien : cet intérêt
pour les "antiquités" se situe à cent lieues de
la recherche scientifique, telle que nous la concevons aujourd’hui,
quand bien même il en serait une des lointaines préfigurations.
Il ne s’agit même pas d’une forme primitive d’archéologie,
puisque l’attitude scientifique, ici, est absente : nous
sommes en présence d’une démarche essentiellement
imaginative et religieuse.
Une dernière observation
– fort importante à nos
yeux – doit être faite. Les constructions romaines, à l’aplomb
desquelles la demeure de saint Lambert a été édifiée, étaient
orientées selon un axe sud-ouest - nord-est. Au début
du VIIIe siècle, cet axe se déplace :
la basilique Saint-Lambert est orientée ouest-est, alors
même que la villa romano-mérovingienne se transforme
en civitas, alors même que l’antique diocèse
de Tongres-Maastricht devient le diocèse médiéval
de Liège. Or le VIIIe siècle, dans l’histoire
de l’Europe, apparaît comme un "siècle charnière" au
cours duquel, si l’on peut dire, l’Antiquité tardive
a cédé la place au Moyen Âge. La transformation
fondamentale du site de Liège illustrerait donc merveilleusement
le thème développé jadis par Henri Pirenne
dans son célèbre Mahomet et Charlemagne, où il écrivait, à propos
de l’évolution générale des VIIe et
VIIIe siècles : la tradition antique se perd
et [...] les éléments nouveaux prennent le dessus
(Pirenne, 1970, p. 215).
Au terme d’un processus de transformation
et d’aménagement progressifs, qui s’étale
sur un siècle, Liège est donc devenue "Cité",
c’est-à-dire siège du diocèse et résidence
principale de l’évêque. Dans la cité de
Liège, elle aussi, le Moyen Âge commencerait donc
véritablement au VIIIe siècle.
Bibliographie :
Pirenne
H., 1970 (réimpr.). Mahomet et
Charlemagne, Paris.
Sot M., 1981. Gesta episcoporum. Gesta abbatum,
Turnhout.
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