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Cathédrale Saint-Lambert-et-Notre-Dame
De la cathédrale à la
place Saint-Lambert
Histoire d’un
nivellement, mémoire
d’une absence
Rappel historique
Par Philippe Raxhon

Pour comprendre le sens d’un événement
rare comme la démolition d’une cathédrale,
en l’occurrence celle de Saint-Lambert de Liège, il
faut se reporter à un contexte historique bien particulier
qui est celui de la Révolution liégeoise de 1789
et de sa rencontre inévitable avec la Révolution
française et son expansion. Nous renvoyons le lecteur à nos études
parues sur le sujet, qui traitent des circonstances historiques
de la démolition de la cathédrale (Raxhon, 1989 et
1996).
Disons d’emblée que
le sort de la cathédrale Saint-Lambert a particulièrement
attiré l’attention des historiens et des littérateurs
liégeois, en constituant en somme l’une de ces "cellules
molles" où se loge l’histoire transmise. La force
d’attraction de ce pôle ou lieu de mémoire,
selon l’expression chère à Pierre Nora (Nora,
1984), plus que pour tout autre lieu de mémoire de la Révolution
liégeoise – et nous tenterons de voir pourquoi –,
trouve une première explication dans l’analyse des
traditions historiographiques qui lui sont attachées. Vu
sous cet angle, ce ne sont plus les historiens qui révèlent
l’histoire à la cité, mais c’est l’histoire
qui, mise sous une certaine lumière par les historiens,
révèle ces derniers et la cité dont ils font
partie.
Caractère exceptionnel
du lieu de mémoire
Mais au-delà des strates historiographiques à examiner,
la problématique de la démolition de la cathédrale
Saint-Lambert nous oblige à réfléchir dans
plusieurs directions, comme la crise d’identité liégeoise,
la colère catholique jamais apaisée contre la Révolution,
et plus largement le thème de la ruine, porteuse de sens
et d’histoire, celui de la reconquête sur la ruine,
avec notamment l’impact du style néogothique à Liège,
qui méritera plus tard de retenir à ce titre notre
attention. En outre, le destin tragique du monument constitue l’une
des premières expériences littéraires wallonnes
en matière d’approche d’une définition
de ce qui pourrait être justement une expression historique
wallonne.
Enfin, avec le souvenir de la cathédrale
Saint-Lambert, c’est l’absence du monument qui crée
la référence, et le vide, le symbole. Bien plus,
c’est même l’absence de support qui, non seulement
engendre, mais nourrit et renforce l’imaginaire de la Révolution,
et le développe au fil des générations postérieures à l’événement.
C’est le contrepoint spectaculaire – si l’on
peut dire – du lieu de mémoire traditionnel, et le
travail qu’il opère sur la mémoire est d’autant
plus remarquable. En effet, dans la cité mosane, la Violette
(hôtel de Ville), le Perron (symbole des libertés
communales) et le palais des princes-évêques n’étaient
séparés que par un monument qui les unissait tous,
la cathédrale Saint-Lambert, carrefour aéré et
grandiose des pouvoirs et des souvenirs, ceux d’une nation
qui se voulait libre et indépendante. De fait, le thème
enrichissant, nous semble-t-il, est alors celui de la désarticulation
architecturale d’un centre urbain comme volet visible et
objectif de la perte d’un statut, celui d’une capitale
d’État indépendant. La désarticulation
spatiale est ici liée à un processus d’amoindrissement
politique et impose une incontestable pesanteur à la ville
qui le subit, et que l’on pourrait qualifier d’irrécupérable.
Un bref rappel historique
s’impose
À la séance du 19 février
1793 de l’Administration centrale provisoire du ci-devant
pays de Liège, un membre fait la motion de détruire
la cathédrale. On demande la discussion. On décrète
unanimement la démolition 1, mais on arrête
que l’on attendra la formation des autres comités,
pour en former un de trois membres qui s’occupera de la démolition
de cette Bastille 2. Voilà la mention décisive,
le choix irrémédiable, pris sur le vif, d’une
représentation nationale. L’état actuel des
recherches ne permet pas d’identifier à coup sûr
le membre en question. Seuls quelques indices sont à notre
disposition, et les soupçons pèsent sur Lambert Bassenge,
frère de Jean-Nicolas Bassenge, à partir du propre
aveu de celui-ci (Bassenge, An II, p. 15).
À la séance du 20 février
1793, le matin, un membre dont l’identité nous est
inconnue tentera vainement de faire rapporter le décret
de la veille, sous prétexte qu’une proposition ne
peut être décrétée dans la même
séance, et parce que cet édifice peut servir à un établissement
d’utilité publique 3. Rien n’y
fit ; les dés étaient jetés.
Le 28 février 1793, un Comité des
travaux publics chargé de la démolition était
officiellement créé, composé de Lambert Bassenge
de Liège, de l’abbé Sommal de Somme-Leuze (dans
l’Entre Sambre-et-Meuse) et de Jean-Mathieu-Antoine Joniaux
de Waremme. Néanmoins, les opérations furent brusquement
interrompues par l’arrivée des Autrichiens à Liège
au début du mois de mars 1793, après les défaites
d’Aldenhoven et de Neerwinden.
Il faut attendre le 28 juillet 1794, avec le retour
des Français à Liège qui boutent les Autrichiens
hors du pays, pour que la question de la démolition de Saint-Lambert
soit à l’ordre du jour. On peut distinguer trois étapes
dans cette entreprise. Dans un premier temps, la cathédrale
sera dépouillée avec méthode au profit de
la République 4, ensuite une vente aux enchères
achèvera de vider de ses biens meubles l’antique monument,
puis la démolition de l’immeuble sera accomplie, lentement,
s’étalant sur une longue période, car la cathédrale
est une mine à ciel ouvert et on l’exploite comme
telle, en fonction des circonstances et des besoins 5 ;
mais elle est aussi un monstre imposant qui lasse les hommes et
use les marteaux. Plutôt que d’une démolition,
il faudrait même parler d’un démontage de la
cathédrale.
Dès le 3 août 1794
(16 thermidor an II), le commissaire-ordonnateur Vaillant invite
la municipalité de
Liège à faire enlever dans le plus court délai
tout le plomb qui est sur l’église Saint-Lambert pour
faire des balles pour exterminer les satellites des tyrans 6.
Tous les cuivres de la cathédrale connaîtront un sort
identique. Enfin, des pièces de bois furent arrachées
pour servir au siège de Maastricht, à la construction
de ponts sur la Meuse, à l’aménagement de locaux
administratifs, et même à l’alimentation des
fours de la boulangerie française. Dès décembre
1792, les biens meubles les plus précieux avaient retenu
l’attention des administrateurs ; puis l’argenterie
et plusieurs objets du culte furent entreposés au palais
des princes-évêques. En outre, le 3 mars 1793, un
trésor constitué par trois caisses d’objets
en or et argent pesant 7.691 onces, des perles, des pierres fines,
des étoffes, avait pris la route de Lille sous la conduite
de l’administrateur Lambert-Joseph Waleff 7.
Toujours est-il que, le 14 septembre 1794, l’Administration
centrale provisoire se réunit pour la première fois
avec pour thème de discussion deux projets étroitement
liés dans leur portée symbolique, le rattachement à la
République française et la démolition du repaire
des oppresseurs, du monument d’orgueil et d’hypocrisie.
Le 20 septembre 1794, l’Administration centrale
provisoire, sous la présidence d’un abbé, Thomas-Joseph
Jehin, invite la municipalité à prendre rapidement
des mesures pour la démolition. À cet effet, le 24
septembre, l’ingénieur Carront fut désigné pour établir
un plan du site de la cathédrale. Les préoccupations
des autorités liégeoises se combinèrent avec
les initiatives du Comité de salut public et de la Convention
puisque le 28 septembre 1794, les commissaires français
chargés de s’occuper des monuments, des arts et des
sciences dans les pays conquis arrivèrent à Liège.
C’est ici qu’intervient ouvertement
Léonard Defrance, le paria d’une historiographie liégeoise
dont nous reparlerons plus loin. Le peintre qui sera maudit propose,
le 1er novembre 1794 (11 brumaire an III), la création
d’une commission choisie au sein de l’Administration
centrale pour s’occuper d’un plan général
sur la démolition entière de l’édifice.
À l’objectif de planification s’accorde
la froideur des documents qui ponctuent l’histoire de l’émiettement
de Saint-Lambert. Cette commission se composa de Léonard
Defrance, qui en fut le président, de Félix-Joseph
Cralle (taxateur) et du citoyen Devillers. Ce même 1er novembre,
le citoyen Simonis, maître-fondeur, demandait qu’on
l’autorise à descendre les cloches de Saint-Lambert.
L’existence effective de la commission et ce dernier détail
sont à l’origine du premier rapport fondamental signé Defrance,
au début de novembre 1794 où il évoque ce
monument de l’orgueil et de l’intérêt [qui]
va, j’espère, avec tous ses appendices, rentrer dans
le néant d’où il n’aurait jamais dû sortir [...]. Quelle
immense extension d’idées, ce vaste monument des prêtres
doit nous donner, si nous portons nos réflexions sur l’idée
primitive de la religion : le fils d’un charpentier prêchant
la pauvreté, l’humilité, le pardon des fautes,
disant que son royaume n’est pas de ce monde [...].
Si les tyrans séculiers avec leurs satellites ont fait bâtir
par la force, des bastilles pour nous tenir sous le joug, les prêtres
plus adroits, ont fait construire des bastilles d’un autre
genre pour enchaîner la raison : ces bastilles de l’Église,
c’est là et par là qu’ils ont dominé impérieusement
sur l’espèce humaine 8.
Fin novembre 1794, Defrance développe
ses projets dans un texte plus étoffé qui est un état
de la situation et la description du travail à accomplir
(A.E.L., F.F.P., 493 [17]).On constate que 298.200 livres de plomb
et 44.818 livres de cuivre et de bronze ont déjà été livrées
aux Français. Par ailleurs, les commissaires de la République
ont d’abord saisi les colonnes qui supportaient le jubé et
l’entablement du maître-autel, les ornements précieux
des chapelles, le tableau du grand autel, et trois autres tableaux
provenant des chapelles. Enfin, il s’agit après
cela de tirer le plus grand avantage tant des matériaux
que du terrain précieux par la localité que présentera
la place de cet édifice, bâti moins pour honorer l’Etre
Suprême que par motif d’orgueil et pour propager et
nourrir la superstition. Dès lors, un concours est ouvert
pour répondre à la délicate question de la
démolition de l’édifice et de la place ainsi
mise à nu. À la suite de ce rapport, un arrêté officiel
sera pris, véritable appel à la collaboration de
la population liégeoise pour réaliser ce plan de
démolition à l’occasion du concours 9, considérant
d’un côté que la démolition de la cathédrale
est arrêtée par le vœu du peuple depuis près
de deux ans et de l’autre que cet édifice découvert
en entier menace ruine dans diverses parties, que déjà des
pierres se détachent des murs et que leur chute pourrait
occasionner des accidents très graves ; considérant
d’autre part qu’il est également de son [Administration
centrale provisoire] devoir de veiller à la réédification
ou réparation des maisons incendiées d’Outre-Meuse
et du quartier d’Amercœur 10 et qu’il
serait à souhaiter que l’on put allier dans ces réparations
le bien public avec celui des particuliers.
Le 18 décembre 1794, l’Administration
centrale répartissait ses membres en neuf bureaux, avec
neuf administrateurs pour les présider. Defrance obtint
le Bureau des travaux publics. Alors il ne se ménagera plus,
comme en témoigne son énorme activité qui
se traduit par des rapports, des lettres, des croquis liés à la
démolition de la cathédrale dont on dévore
le fer, le plomb, le cuivre, les pierres, les marbres, les pavés,
les vitres, les boiseries, la chaux, le salpêtre... Les chantiers
sont en effervescence. Le 12 mai 1795, la commission chargée
de faire un rapport sur le concours du projet le plus original,
le plus économique, le plus rentable, se réunit sous
la présidence de Jacques-Joseph Fabry, bourgmestre de Liège
en 1789. Plusieurs propositions de plans d’aménagement
sont enregistrées : construction d’une place octogonale,
ronde, carrée avec des galeries... ; Defrance y déposa
le sien et mérita un accessit. C’est l’artiste
Joseph Dreppe qui obtint le prix de 400 livres. Toutefois, aucun
des projets ne reçut d’aboutissement concret. Mais
une deuxième étape fut franchie entre le 21 mars
et le 6 juin 1795, avec la vente publique du mobilier de la cathédrale
: tableaux, sculptures, orgues, manteaux des tréfonciers,
vêtements sacerdotaux, livres liturgiques, mausolées,
pavements, autels... au profit de la République.
Entre-temps, et depuis le 3 janvier 1795, Defrance
poursuivait son programme de démolition avec notamment la
conversion du plomb en lingots de 150 livres, la destruction des
cloches et la vente des matières ou effets intransportables
de la cathédrale.
Le 23 juillet 1795, la grande tour, mise en adjudication,
est démolie (Servais, 1911). Il reste à abattre les
pans de murs. Après une grève des ouvriers pour des
raisons salariales, en octobre 1795, le gros œuvre de la
démolition est achevé 11, mais un hideux
squelette défigure la ville et des monceaux de débris
encombrent l’endroit, et cela pour longtemps. Le 4 février
1801 (15 pluviôse an IX), un décret-loi du Corps législatif,
signé par Bonaparte, offrait à la ville de Liège
la propriété de l’emplacement de la cathédrale,
les matériaux de cette dernière étant abandonnés
aux Liégeois. Ce cadeau empoisonné échut aux
habitants chargés dès lors du nettoyage des débris.
Empoisonné est le mot, et dont les effets se feraient sentir
jusqu’à nos jours, car la ville fut confrontée à un
cœur devenu un espace, à un centre d’attraction
qui a laissé la place au vide, à une absence. C’est
l’histoire de cette absence qui fait la force mémorielle
de ce lieu. La belle formule de l’historien français
Michel Vovelle, qui qualifia la place Saint-Lambert de trou
de mémoire, prend alors tout son sens.
Cologne fut détruite pendant
la seconde guerre mondiale, sauf sa cathédrale qui échappa
au bombardement aérien ; on a néanmoins pu rebâtir
autour d’elle une ville nouvelle. À Liège,
après la Révolution, la ville est restée intacte
autour du site de Saint-Lambert, mais son centre vidé ne
fut jamais comblé par une renaissance monumentale, malgré les
tentatives multiples qui toutes avortèrent, et ce dès
le début du xixe siècle. En fait, la municipalité liégeoise
fut placée devant un problème insoluble et fit une
requête auprès du Conseil général le
3 juin 1802 (14 prairial an X), tentant de porter le débat à un
niveau national, considérant que la République avait
bien profité des matériaux nobles et des biens de
la cathédrale, et qu’il était légitime
qu’elle participe financièrement au nettoyage. L’État
resta sourd aux arguments des Liégeois. Dès le début
de l’affaire, la vraie question fut la distorsion entre la
capacité financière communale et l’énormité des
investissements à consacrer au travail de remodelage du
site. Mais la vie devait continuer et, dès le 22 mars 1801,
la ville décrétait l’établissement
d’une place publique sur le terrain de la ci-devant cathédrale
et devant le palais national. Ce projet de place publique resta
d’abord sans suite, de même que la proposition en 1805
de l’architecte François-Joseph Dewandre, de construire
un théâtre à l’emplacement de la cathédrale,
idée réanimée de nos jours par certains promoteurs.
Un élan aux travaux de déblaiement fut donné en
1808, lors du second passage de Napoléon à Liège,
choqué par le délabrement de la place qu’il
avait découverte lors d’une première visite
en août 1803 ; et jusqu’en 1818, des sommes d’argent
furent portées au budget de la ville pour y remédier.
Le " trou " était aussi un gouffre financier. Est-il seulement
possible d’évaluer le coût total généré par
cette situation sur deux siècles ? Il est de toute façon
considérable. Une autre caractéristique récurrente
de l’histoire de cette place est l’adoption régulière
par la municipalité de plans de rénovation qui n’aboutirent
pas.
Le début du xixe siècle
fut aussi l’heure des premières trouvailles archéologiques
avec la mise au jour de sépultures, dont celle d’Erard
de La Marck. Le 30 septembre 1812, le Conseil municipal adoptait
le plan de rénovation d’un architecte bruxellois,
Henry, qui comptait aménager une place Napoléon le
Grand, garnie d’une statue de l’empereur. Mais le 22
janvier 1814, les alliés chassaient pour toujours les Français
de Liège, et c’est seulement le 26 juin 1827 que le
Conseil de Régence baptisa officiellement ce lieu, qui était
une cicatrice de l’histoire, place Saint-Lambert.
Le 20 septembre 1829, le prince d’Orange
passa en revue la garde communale sur ladite place enfin dégagée,
après plus de trente-cinq années de labeur pour faire
disparaître jusqu’aux derniers lambeaux de la cathédrale.
Ceci dit, durant tout le xixe siècle et même
au xxe siècle, les travaux autour de la place
Saint-Lambert étaient régulièrement retardés
par la mise au jour inattendue des restes de l’édifice 12,
ou de trésors archéologiques, comme par exemple en
novembre 1886 et juin 1887, lors de la pose de canalisations. Des
fouilles furent entreprises avec succès en 1907, 1909, 1910
et 1912, et firent les titres des journaux.
Le 24 juillet 1919, la République française
revint à ses premières amours à Liège,
en récompensant par la Légion d’honneur le
courage des Liégeois face à l’invasion allemande.
Le président Poincaré en personne, mais aussi le
maréchal Foch et le roi Albert Ier animèrent
la cérémonie, sous les couleurs liégeoises
et françaises, qui se déroula justement place Saint-Lambert.
Elle fut impressionnante par son décorum, admiré par
une foule émue. On s’échangea des présents,
et une médaille d’or du sculpteur liégeois
Georges Petit fut remise à Poincaré, symbolisant
les liens entre Liège et la France. Comment ne pas songer
ici au 12 octobre 1795 ? Les Liégeois étaient français
depuis douze jours. Une fête patriotique fut organisée à proximité des
chantiers de Saint-Lambert. Un drapeau tricolore se mêlait à une
allégorie qui représentait la France écrasant
les insignes de l’Église et de la royauté et
insérant la flèche du département de l’Ourthe
dans le faisceau départemental. Mais saurons-nous un jour
quelles furent ces ombres que laissèrent alors courir les
pans du vieux monument blessé à mort ?
C’est pourquoi le développement de
l’urbanisme liégeois aux xixe et xxe siècles
est directement lié aux conséquences matérielles
de la Révolution, contraignant les Liégeois à la
recherche – onirique s’ils sont poètes ou artistes,
technique s’ils sont architectes et constructeurs, évaluée
s’ils sont responsables politiques – d’une symétrie
perdue, d’une harmonie bâclée de l’espace
urbain, son cœur historique comme ôté, et victime
d’une urbanisation débridée qui sévit
sans point de repère initial. Dès lors, les grandes
transformations urbanistiques de Liège dès le xixe siècle 13, à savoir
l’expansion de la cité au-delà de ses remparts,
le comblement des bras de Meuse et la construction du site de l’exposition
universelle de 1905, répondaient-elles à un souci
d’aménagement rationnel du territoire urbain en fonction
de critères de modernité comme ceux d’hygiène
publique ou de sécurité publique, ou participaient-elles
aussi à un processus de compensation conditionné par
la perte de la cathédrale Saint-Lambert et, son corollaire,
par le statut politique de Liège avant sa réunion à la
France ? Les deux questions sont inséparables 14,
et c’est la raison pour laquelle la ville réelle de
Liège est devenue un objet imaginaire, mémoriel,
reconstruit par le biais de l’expression littéraire
ou artistique et entretenu par le souvenir de la démolition
de la cathédrale Saint-Lambert à partir de 1795 15.
La reconstruction imaginaire de
la cathédrale de Liège par le peintre français
Ingres 16 (1780-1867) dans son portrait du 1er Consul
Bonaparte à Liège ne serait-elle pas le premier témoignage
de cette reconstitution mentale ? Jean-Patrick Duchesne constatait
pour sa part, en guise d’explication du tableau, le seul
après la Révolution à présenter une
cathédrale Saint-Lambert intacte : Plus étonnant (sic)
encore est la substitution de la cathédrale Saint-Lambert à la
vue du quartier d’Amercœur que l’on serait en
droit d’attendre. Le détail paraît rien moins
qu’innocent, compte tenu de la mission de maintien de l’ordre
dévolue par l’État français à l’Église
catholique, ramenée à l’obéissance par
le Concordat de 1801. L’idée de subordination est,
par ailleurs, connotée par l’inversion du rapport
d’échelle, aboutissant à élever le protecteur
au-dessus de l’édifice, et par la relégation
de celui-ci à l’arrière-plan du tableau, derrière
des tentures à peine écartées. Ainsi la bonne
action se laisserait-elle réduire à un prétexte,
saisi par le conquérant pour s’ériger en maître (Duchesne,
1985-1986, p. 43).
Il en est de même pour la Côparèye –
la cloche de la cathédrale Saint-Lambert – que le poète
Simonon fait renaître comme symbole de la cathédrale
entière reconstituée, un objet matériel disparu
mais dont le son était connu, perceptible, accessible aux
sens, véritable reconstruction d’un lieu de mémoire
par un objet de mémoire poétisé dont il n’est
qu’un élément. Nous y reviendrons.
Notes :
-
Voir dans le Bulletin
du département
du pays de Liège et de la Belgique, 1793, 7, p.
33 : La proposition d’abattre la cathédrale,
pour effacer tout vestige de la tyrannie ecclésiastique
dont le pays a tant souffert, est accueillie avec la joie la
plus vive et décrétée à l’unanimité.
Voir encore la Gazette nationale de Liège du
20 février 1793.
-
A.E.L., F.F.P., 1.
Le laconisme de la formule n’est pas choquant ; toutes les décisions
sont transcrites avec la même rigueur littéraire.
D’aucuns souligneront le caractère anonyme de la
proposition. Mais l’utilisation du terme " membre " est
courante dans les procès-verbaux des assemblées
révolutionnaires. C’est une question d’habitude,
pas de lâcheté. Voir aussi [Bassenge], 1793, p.
191.
-
A.E.L., F.F.P., 1.
Cette idée
n’avait pas échappé aux révolutionnaires
puisque la cathédrale devait servir de lieu de réunion
des assemblées primaires aux sections de Sainte-Walburge
et de Saint-Nicolas (Outre-Meuse).
-
Néanmoins, les autorités
eurent à déplorer certains excès. Ainsi
par exemple le 4 février 1795 (16 pluviôse an III),
Hubert Peigneux, préposé à la garde du monument,
se plaignait que la cathédrale n’était
plus à l’abandon mais
bien au pillage (cité par Gobert, 1905, p. 203).
Un arrêté du 4 septembre 1795 (18 fructidor an III) évoque
des dévastations scandaleuses journalières qui
se commettent dans le local de la ci-devant cathédrale.
-
Le nombre des ouvriers
présents
sur le chantier varie quotidiennement en fonction de l’étendue
des travaux à effectuer au jour le jour. Ainsi, pour la
démolition de la charpente du toit de la cathédrale,
le 14 prairial an III étaient employés 8 ouvriers,
le 2 messidor, 37 (A.E.L., F.F.P., 494 [1]).
-
Selon le chroniqueur
Mouhin, témoin
des faits : Le 9 août [1794], on commença
d’arracher le plomb qui couvrait la cathédrale,
en même temps qu’on renversait l’intérieur
de ladite église. Peu de jours après, on cassa à grands
coups de marteau l’effigie de saint Lambert qui était
au faîte de l’hôtel de Ville, pour y substituer
des emblèmes patriotiques (cité par Capitaine,
1854, p. 154). Ce qui est confirmé par Defrance dans ses
mémoires où il dit : J’arrivai à Liège
le 23 [thermidor an II - 10 août 1794]. Déjà l’on
enlevait le plomb du toit de la cathédrale (Gobert,
1905, p. 193).
-
Puraye, 1940. Remarquons
que les Français
ne se sont pas approprié la totalité de ce trésor,
une partie ayant été emportée de justesse
par les chanoines émigrés.
-
Cité par Francotte,
1889, p. 87.
-
Voir l’annonce
de ce concours dans la Gazette nationale du 7 germinal an III (27 mars 1795).
-
Bombardés par les Autrichiens
lors des combats de la libération de Liège en
juillet 1794.
-
On a conservé un grand nombre
de pétitions qui déplorent les dégâts
occasionnés aux maisons situées aux abords du
chantier (A.E.L., F.F.P., 494 [4 et 5]).
-
Voir par exemple la
série de documents
qui se trouve au Musée de la vie wallonne à Liège,
sous la cote 3.A.2 M37298, se rapportant à la polémique
qui s’est élevée au sujet de la découverte,
place Saint-Lambert, d’un pan de mur de l’ancienne
cathédrale lors de la démolition de certaines maisons
sortant de l’alignement des travaux (articles de presse
et photographies).
-
L’ingénieur Blonden, ex-directeur
des travaux communaux, estimait que les calamités (X.,
1881) de la Révolution française avaient empêché la
ville de poursuivre son développement de manière
cohérente (Blonden, 1881). Sur Blonden, on consultera
George-Raschevitch, 1990-1991, p. 148 : De vastes travaux
d’urbanisme sont entrepris au xixe siècle
dans la majorité des villes européennes ; la Belgique
n’échappe pas à ce mouvement général,
mais on constate que la ville de Liège reste longtemps à l’arrière-garde.
Des villes comme Bruxelles, Gand, Anvers se préoccupent
de l’amélioration des quartiers et des cours d’eau
qui les traversent, bien avant Liège. La réorganisation
du Bureau des travaux publics à Liège en 1857 va
remédier à cette situation et Blonden, fonctionnaire
du nouveau rouage administratif, va être la cheville ouvrière
d’une rénovation urbaine. De fait, un grand
nom est associé aux mutations urbaines liégeoises
du xixe siècle ; un autre à l’historique
de ces mutations, Théodore Gobert, historien catholique
militant. Son rôle est considérable dans la vision
que Liège inspire à travers le prisme révolutionnaire,
propice à être associé à son tour
aux bouleversements d’ordre urbanistique comme d’organisation
sociale, d’une ville qui, au demeurant, ne connaît
pas de bombardement entre 1830 et 1914. Gobert reprendra à son
compte les considérations de Blonden, en évoquant
par exemple le projet de canalisation à travers la Campine
limbourgeoise (notamment le canal Liège-Maastricht),
et en soulignant que les événements sociaux
de la fin du xviiie siècle empêchèrent
la réalisation de cette importante innovation (Gazette
de Liège, 11-12 juin 1911). Ajoutons qu’une approche
historique des transformations de la ville de Liège a été donnée
dans Collectif, 1984. Pour sa part, Étienne Hélin
notait l’intérêt de l’étude des
transformations urbaines à Liège : L’historien
moderne ambitionne de connaître l’action réciproque
de l’homme et du milieu. Cette dialectique de l’habitant
et de son cadre géographique, où apparaît-elle
mieux que dans l’histoire du paysage urbain ? (Hélin,
1960, p. 591). Et Charles Christians de constater : La révolution
liégeoise, née de la révolution française
de 1789, puis l’épanouissement industriel du xixe siècle
vont profondément altérer la vieille ville en même
temps que l’espace urbain grandit largement (Christians,
1983, p. 343). Voir aussi Hock, 1885.
-
... et poussent à de singulières
erreurs historiques, inexactitudes qui nourrissent d’autant
mieux une nostalgie qu’elles sont démesurées
; voir Charles-J. Comhaire : La place Saint-Lambert est
du reste un cimetière. Elle fut naguère occupée
entièrement par [...] une glorieuse et richissime
cathédrale. Son prélat, évêque, parfois
cardinal, était le chef d’une principauté plus
vaste que notre Belgique actuelle [...]. C’est vers
cette cathédrale que convergèrent, durant mille
ans, tous les sentiments religieux, toute l’intellectualité,
toute la politique du peuple liégeois. La cathédrale
Saint-Lambert était le cœur, toujours vibrant,
du pays (Comhaire, 1907). Même les libéraux
le constatent en le regrettant avec quelque amertume, comme
Mathieu-Lambert Polain : La faux révolutionnaire a nivelé le
sol qui le [monument de Saint-Lambert] portait et cependant
nul, mieux que lui, ne méritait notre vénération. À lui
seul, il embrassait notre vie publique (Polain, 1842, p.
12). Voir le titre révélateur de Pirard A., 1979. Les
de Marneffe et la place Saint-Lambert, Liège : chronique
de la place, de l’époque de la cathédrale
au trou de l’actualité, Liège. Voir
aussi Philippe, 1956 et Forgeur, 1984. D’autres publications
suivront.
-
Voir les considérations
de J. Starobinski qui fait le point sur l’utopie politique
complice de la démarche urbanistique révolutionnaire,
et porte la réflexion sur les conséquences de cette
complicité dans des voies et des expressions multiples,
telles que le romantisme et la modernité (Starobinski,
1973).
-
Son tableau Napoléon
Bonaparte premier Consul, qui se trouve aujourd’hui au Musée
d’armes de Liège, fut peint en 1804 en vue de
la célébration de la reconstruction du faubourg
d’Amercœur, détruit en juillet 1794 par
les Autrichiens en fuite devant l’arrivée des
Français.
SUITE è
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