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Cathédrale Saint-Lambert-et-Notre-Dame

De la cathédrale à la place Saint-Lambert
Histoire d’un nivellement, mémoire d’une absence

Rappel historique

Par Philippe Raxhon

 

Pour comprendre le sens d’un événement rare comme la démolition d’une cathédrale, en l’occurrence celle de Saint-Lambert de Liège, il faut se reporter à un contexte historique bien particulier qui est celui de la Révolution liégeoise de 1789 et de sa rencontre inévitable avec la Révolution française et son expansion. Nous renvoyons le lecteur à nos études parues sur le sujet, qui traitent des circonstances historiques de la démolition de la cathédrale (Raxhon, 1989 et 1996).

Disons d’emblée que le sort de la cathédrale Saint-Lambert a particulièrement attiré l’attention des historiens et des littérateurs liégeois, en constituant en somme l’une de ces "cellules molles" où se loge l’histoire transmise. La force d’attraction de ce pôle ou lieu de mémoire, selon l’expression chère à Pierre Nora (Nora, 1984), plus que pour tout autre lieu de mémoire de la Révolution liégeoise – et nous tenterons de voir pourquoi –, trouve une première explication dans l’analyse des traditions historiographiques qui lui sont attachées. Vu sous cet angle, ce ne sont plus les historiens qui révèlent l’histoire à la cité, mais c’est l’histoire qui, mise sous une certaine lumière par les historiens, révèle ces derniers et la cité dont ils font partie.

Caractère exceptionnel du lieu de mémoire

Mais au-delà des strates historiographiques à examiner, la problématique de la démolition de la cathédrale Saint-Lambert nous oblige à réfléchir dans plusieurs directions, comme la crise d’identité liégeoise, la colère catholique jamais apaisée contre la Révolution, et plus largement le thème de la ruine, porteuse de sens et d’histoire, celui de la reconquête sur la ruine, avec notamment l’impact du style néogothique à Liège, qui méritera plus tard de retenir à ce titre notre attention. En outre, le destin tragique du monument constitue l’une des premières expériences littéraires wallonnes en matière d’approche d’une définition de ce qui pourrait être justement une expression historique wallonne.

Enfin, avec le souvenir de la cathédrale Saint-Lambert, c’est l’absence du monument qui crée la référence, et le vide, le symbole. Bien plus, c’est même l’absence de support qui, non seulement engendre, mais nourrit et renforce l’imaginaire de la Révolution, et le développe au fil des générations postérieures à l’événement. C’est le contrepoint spectaculaire – si l’on peut dire – du lieu de mémoire traditionnel, et le travail qu’il opère sur la mémoire est d’autant plus remarquable. En effet, dans la cité mosane, la Violette (hôtel de Ville), le Perron (symbole des libertés communales) et le palais des princes-évêques n’étaient séparés que par un monument qui les unissait tous, la cathédrale Saint-Lambert, carrefour aéré et grandiose des pouvoirs et des souvenirs, ceux d’une nation qui se voulait libre et indépendante. De fait, le thème enrichissant, nous semble-t-il, est alors celui de la désarticulation architecturale d’un centre urbain comme volet visible et objectif de la perte d’un statut, celui d’une capitale d’État indépendant. La désarticulation spatiale est ici liée à un processus d’amoindrissement politique et impose une incontestable pesanteur à la ville qui le subit, et que l’on pourrait qualifier d’irrécupérable.

Un bref rappel historique s’impose

À la séance du 19 février 1793 de l’Administration centrale provisoire du ci-devant pays de Liège, un membre fait la motion de détruire la cathédrale. On demande la discussion. On décrète unanimement la démolition 1, mais on arrête que l’on attendra la formation des autres comités, pour en former un de trois membres qui s’occupera de la démolition de cette Bastille 2. Voilà la mention décisive, le choix irrémédiable, pris sur le vif, d’une représentation nationale. L’état actuel des recherches ne permet pas d’identifier à coup sûr le membre en question. Seuls quelques indices sont à notre disposition, et les soupçons pèsent sur Lambert Bassenge, frère de Jean-Nicolas Bassenge, à partir du propre aveu de celui-ci (Bassenge, An II, p. 15).

À la séance du 20 février 1793, le matin, un membre dont l’identité nous est inconnue tentera vainement de faire rapporter le décret de la veille, sous prétexte qu’une proposition ne peut être décrétée dans la même séance, et parce que cet édifice peut servir à un établissement d’utilité publique 3. Rien n’y fit ; les dés étaient jetés.

Le 28 février 1793, un Comité des travaux publics chargé de la démolition était officiellement créé, composé de Lambert Bassenge de Liège, de l’abbé Sommal de Somme-Leuze (dans l’Entre Sambre-et-Meuse) et de Jean-Mathieu-Antoine Joniaux de Waremme. Néanmoins, les opérations furent brusquement interrompues par l’arrivée des Autrichiens à Liège au début du mois de mars 1793, après les défaites d’Aldenhoven et de Neerwinden.

Il faut attendre le 28 juillet 1794, avec le retour des Français à Liège qui boutent les Autrichiens hors du pays, pour que la question de la démolition de Saint-Lambert soit à l’ordre du jour. On peut distinguer trois étapes dans cette entreprise. Dans un premier temps, la cathédrale sera dépouillée avec méthode au profit de la République 4, ensuite une vente aux enchères achèvera de vider de ses biens meubles l’antique monument, puis la démolition de l’immeuble sera accomplie, lentement, s’étalant sur une longue période, car la cathédrale est une mine à ciel ouvert et on l’exploite comme telle, en fonction des circonstances et des besoins 5 ; mais elle est aussi un monstre imposant qui lasse les hommes et use les marteaux. Plutôt que d’une démolition, il faudrait même parler d’un démontage de la cathédrale.

Dès le 3 août 1794 (16 thermidor an II), le commissaire-ordonnateur Vaillant invite la municipalité de Liège à faire enlever dans le plus court délai tout le plomb qui est sur l’église Saint-Lambert pour faire des balles pour exterminer les satellites des tyrans 6. Tous les cuivres de la cathédrale connaîtront un sort identique. Enfin, des pièces de bois furent arrachées pour servir au siège de Maastricht, à la construction de ponts sur la Meuse, à l’aménagement de locaux administratifs, et même à l’alimentation des fours de la boulangerie française. Dès décembre 1792, les biens meubles les plus précieux avaient retenu l’attention des administrateurs ; puis l’argenterie et plusieurs objets du culte furent entreposés au palais des princes-évêques. En outre, le 3 mars 1793, un trésor constitué par trois caisses d’objets en or et argent pesant 7.691 onces, des perles, des pierres fines, des étoffes, avait pris la route de Lille sous la conduite de l’administrateur Lambert-Joseph Waleff 7.

Toujours est-il que, le 14 septembre 1794, l’Administration centrale provisoire se réunit pour la première fois avec pour thème de discussion deux projets étroitement liés dans leur portée symbolique, le rattachement à la République française et la démolition du repaire des oppresseurs, du monument d’orgueil et d’hypocrisie.

Le 20 septembre 1794, l’Administration centrale provisoire, sous la présidence d’un abbé, Thomas-Joseph Jehin, invite la municipalité à prendre rapidement des mesures pour la démolition. À cet effet, le 24 septembre, l’ingénieur Carront fut désigné pour établir un plan du site de la cathédrale. Les préoccupations des autorités liégeoises se combinèrent avec les initiatives du Comité de salut public et de la Convention puisque le 28 septembre 1794, les commissaires français chargés de s’occuper des monuments, des arts et des sciences dans les pays conquis arrivèrent à Liège.

C’est ici qu’intervient ouvertement Léonard Defrance, le paria d’une historiographie liégeoise dont nous reparlerons plus loin. Le peintre qui sera maudit propose, le 1er novembre 1794 (11 brumaire an III), la création d’une commission choisie au sein de l’Administration centrale pour s’occuper d’un plan général sur la démolition entière de l’édifice.

À l’objectif de planification s’accorde la froideur des documents qui ponctuent l’histoire de l’émiettement de Saint-Lambert. Cette commission se composa de Léonard Defrance, qui en fut le président, de Félix-Joseph Cralle (taxateur) et du citoyen Devillers. Ce même 1er novembre, le citoyen Simonis, maître-fondeur, demandait qu’on l’autorise à descendre les cloches de Saint-Lambert. L’existence effective de la commission et ce dernier détail sont à l’origine du premier rapport fondamental signé Defrance, au début de novembre 1794 où il évoque ce monument de l’orgueil et de l’intérêt [qui] va, j’espère, avec tous ses appendices, rentrer dans le néant d’où il n’aurait jamais dû sortir [...]. Quelle immense extension d’idées, ce vaste monument des prêtres doit nous donner, si nous portons nos réflexions sur l’idée primitive de la religion : le fils d’un charpentier prêchant la pauvreté, l’humilité, le pardon des fautes, disant que son royaume n’est pas de ce monde [...]. Si les tyrans séculiers avec leurs satellites ont fait bâtir par la force, des bastilles pour nous tenir sous le joug, les prêtres plus adroits, ont fait construire des bastilles d’un autre genre pour enchaîner la raison : ces bastilles de l’Église, c’est là et par là qu’ils ont dominé impérieusement sur l’espèce humaine 8.

Fin novembre 1794, Defrance développe ses projets dans un texte plus étoffé qui est un état de la situation et la description du travail à accomplir (A.E.L., F.F.P., 493 [17]).On constate que 298.200 livres de plomb et 44.818 livres de cuivre et de bronze ont déjà été livrées aux Français. Par ailleurs, les commissaires de la République ont d’abord saisi les colonnes qui supportaient le jubé et l’entablement du maître-autel, les ornements précieux des chapelles, le tableau du grand autel, et trois autres tableaux provenant des chapelles. Enfin, il s’agit après cela de tirer le plus grand avantage tant des matériaux que du terrain précieux par la localité que présentera la place de cet édifice, bâti moins pour honorer l’Etre Suprême que par motif d’orgueil et pour propager et nourrir la superstition. Dès lors, un concours est ouvert pour répondre à la délicate question de la démolition de l’édifice et de la place ainsi mise à nu. À la suite de ce rapport, un arrêté officiel sera pris, véritable appel à la collaboration de la population liégeoise pour réaliser ce plan de démolition à l’occasion du concours 9, considérant d’un côté que la démolition de la cathédrale est arrêtée par le vœu du peuple depuis près de deux ans et de l’autre que cet édifice découvert en entier menace ruine dans diverses parties, que déjà des pierres se détachent des murs et que leur chute pourrait occasionner des accidents très graves ; considérant d’autre part qu’il est également de son [Administration centrale provisoire] devoir de veiller à la réédification ou réparation des maisons incendiées d’Outre-Meuse et du quartier d’Amercœur 10 et qu’il serait à souhaiter que l’on put allier dans ces réparations le bien public avec celui des particuliers.

Le 18 décembre 1794, l’Administration centrale répartissait ses membres en neuf bureaux, avec neuf administrateurs pour les présider. Defrance obtint le Bureau des travaux publics. Alors il ne se ménagera plus, comme en témoigne son énorme activité qui se traduit par des rapports, des lettres, des croquis liés à la démolition de la cathédrale dont on dévore le fer, le plomb, le cuivre, les pierres, les marbres, les pavés, les vitres, les boiseries, la chaux, le salpêtre... Les chantiers sont en effervescence. Le 12 mai 1795, la commission chargée de faire un rapport sur le concours du projet le plus original, le plus économique, le plus rentable, se réunit sous la présidence de Jacques-Joseph Fabry, bourgmestre de Liège en 1789. Plusieurs propositions de plans d’aménagement sont enregistrées : construction d’une place octogonale, ronde, carrée avec des galeries... ; Defrance y déposa le sien et mérita un accessit. C’est l’artiste Joseph Dreppe qui obtint le prix de 400 livres. Toutefois, aucun des projets ne reçut d’aboutissement concret. Mais une deuxième étape fut franchie entre le 21 mars et le 6 juin 1795, avec la vente publique du mobilier de la cathédrale : tableaux, sculptures, orgues, manteaux des tréfonciers, vêtements sacerdotaux, livres liturgiques, mausolées, pavements, autels... au profit de la République.

Entre-temps, et depuis le 3 janvier 1795, Defrance poursuivait son programme de démolition avec notamment la conversion du plomb en lingots de 150 livres, la destruction des cloches et la vente des matières ou effets intransportables de la cathédrale.

Le 23 juillet 1795, la grande tour, mise en adjudication, est démolie (Servais, 1911). Il reste à abattre les pans de murs. Après une grève des ouvriers pour des raisons salariales, en octobre 1795, le gros œuvre de la démolition est achevé 11, mais un hideux squelette défigure la ville et des monceaux de débris encombrent l’endroit, et cela pour longtemps. Le 4 février 1801 (15 pluviôse an IX), un décret-loi du Corps législatif, signé par Bonaparte, offrait à la ville de Liège la propriété de l’emplacement de la cathédrale, les matériaux de cette dernière étant abandonnés aux Liégeois. Ce cadeau empoisonné échut aux habitants chargés dès lors du nettoyage des débris. Empoisonné est le mot, et dont les effets se feraient sentir jusqu’à nos jours, car la ville fut confrontée à un cœur devenu un espace, à un centre d’attraction qui a laissé la place au vide, à une absence. C’est l’histoire de cette absence qui fait la force mémorielle de ce lieu. La belle formule de l’historien français Michel Vovelle, qui qualifia la place Saint-Lambert de trou de mémoire, prend alors tout son sens.

Cologne fut détruite pendant la seconde guerre mondiale, sauf sa cathédrale qui échappa au bombardement aérien ; on a néanmoins pu rebâtir autour d’elle une ville nouvelle. À Liège, après la Révolution, la ville est restée intacte autour du site de Saint-Lambert, mais son centre vidé ne fut jamais comblé par une renaissance monumentale, malgré les tentatives multiples qui toutes avortèrent, et ce dès le début du xixe siècle. En fait, la municipalité liégeoise fut placée devant un problème insoluble et fit une requête auprès du Conseil général le 3 juin 1802 (14 prairial an X), tentant de porter le débat à un niveau national, considérant que la République avait bien profité des matériaux nobles et des biens de la cathédrale, et qu’il était légitime qu’elle participe financièrement au nettoyage. L’État resta sourd aux arguments des Liégeois. Dès le début de l’affaire, la vraie question fut la distorsion entre la capacité financière communale et l’énormité des investissements à consacrer au travail de remodelage du site. Mais la vie devait continuer et, dès le 22 mars 1801, la ville décrétait l’établissement d’une place publique sur le terrain de la ci-devant cathédrale et devant le palais national. Ce projet de place publique resta d’abord sans suite, de même que la proposition en 1805 de l’architecte François-Joseph Dewandre, de construire un théâtre à l’emplacement de la cathédrale, idée réanimée de nos jours par certains promoteurs. Un élan aux travaux de déblaiement fut donné en 1808, lors du second passage de Napoléon à Liège, choqué par le délabrement de la place qu’il avait découverte lors d’une première visite en août 1803 ; et jusqu’en 1818, des sommes d’argent furent portées au budget de la ville pour y remédier. Le " trou " était aussi un gouffre financier. Est-il seulement possible d’évaluer le coût total généré par cette situation sur deux siècles ? Il est de toute façon considérable. Une autre caractéristique récurrente de l’histoire de cette place est l’adoption régulière par la municipalité de plans de rénovation qui n’aboutirent pas.

Le début du xixe siècle fut aussi l’heure des premières trouvailles archéologiques avec la mise au jour de sépultures, dont celle d’Erard de La Marck. Le 30 septembre 1812, le Conseil municipal adoptait le plan de rénovation d’un architecte bruxellois, Henry, qui comptait aménager une place Napoléon le Grand, garnie d’une statue de l’empereur. Mais le 22 janvier 1814, les alliés chassaient pour toujours les Français de Liège, et c’est seulement le 26 juin 1827 que le Conseil de Régence baptisa officiellement ce lieu, qui était une cicatrice de l’histoire, place Saint-Lambert.

Le 20 septembre 1829, le prince d’Orange passa en revue la garde communale sur ladite place enfin dégagée, après plus de trente-cinq années de labeur pour faire disparaître jusqu’aux derniers lambeaux de la cathédrale. Ceci dit, durant tout le xixe siècle et même au xxe siècle, les travaux autour de la place Saint-Lambert étaient régulièrement retardés par la mise au jour inattendue des restes de l’édifice 12, ou de trésors archéologiques, comme par exemple en novembre 1886 et juin 1887, lors de la pose de canalisations. Des fouilles furent entreprises avec succès en 1907, 1909, 1910 et 1912, et firent les titres des journaux.

Le 24 juillet 1919, la République française revint à ses premières amours à Liège, en récompensant par la Légion d’honneur le courage des Liégeois face à l’invasion allemande. Le président Poincaré en personne, mais aussi le maréchal Foch et le roi Albert Ier animèrent la cérémonie, sous les couleurs liégeoises et françaises, qui se déroula justement place Saint-Lambert. Elle fut impressionnante par son décorum, admiré par une foule émue. On s’échangea des présents, et une médaille d’or du sculpteur liégeois Georges Petit fut remise à Poincaré, symbolisant les liens entre Liège et la France. Comment ne pas songer ici au 12 octobre 1795 ? Les Liégeois étaient français depuis douze jours. Une fête patriotique fut organisée à proximité des chantiers de Saint-Lambert. Un drapeau tricolore se mêlait à une allégorie qui représentait la France écrasant les insignes de l’Église et de la royauté et insérant la flèche du département de l’Ourthe dans le faisceau départemental. Mais saurons-nous un jour quelles furent ces ombres que laissèrent alors courir les pans du vieux monument blessé à mort ?

C’est pourquoi le développement de l’urbanisme liégeois aux xixe et xxe siècles est directement lié aux conséquences matérielles de la Révolution, contraignant les Liégeois à la recherche – onirique s’ils sont poètes ou artistes, technique s’ils sont architectes et constructeurs, évaluée s’ils sont responsables politiques – d’une symétrie perdue, d’une harmonie bâclée de l’espace urbain, son cœur historique comme ôté, et victime d’une urbanisation débridée qui sévit sans point de repère initial. Dès lors, les grandes transformations urbanistiques de Liège dès le xixe siècle 13, à savoir l’expansion de la cité au-delà de ses remparts, le comblement des bras de Meuse et la construction du site de l’exposition universelle de 1905, répondaient-elles à un souci d’aménagement rationnel du territoire urbain en fonction de critères de modernité comme ceux d’hygiène publique ou de sécurité publique, ou participaient-elles aussi à un processus de compensation conditionné par la perte de la cathédrale Saint-Lambert et, son corollaire, par le statut politique de Liège avant sa réunion à la France ? Les deux questions sont inséparables 14, et c’est la raison pour laquelle la ville réelle de Liège est devenue un objet imaginaire, mémoriel, reconstruit par le biais de l’expression littéraire ou artistique et entretenu par le souvenir de la démolition de la cathédrale Saint-Lambert à partir de 1795 15.

La reconstruction imaginaire de la cathédrale de Liège par le peintre français Ingres 16 (1780-1867) dans son portrait du 1er Consul Bonaparte à Liège ne serait-elle pas le premier témoignage de cette reconstitution mentale ? Jean-Patrick Duchesne constatait pour sa part, en guise d’explication du tableau, le seul après la Révolution à présenter une cathédrale Saint-Lambert intacte : Plus étonnant (sic) encore est la substitution de la cathédrale Saint-Lambert à la vue du quartier d’Amercœur que l’on serait en droit d’attendre. Le détail paraît rien moins qu’innocent, compte tenu de la mission de maintien de l’ordre dévolue par l’État français à l’Église catholique, ramenée à l’obéissance par le Concordat de 1801. L’idée de subordination est, par ailleurs, connotée par l’inversion du rapport d’échelle, aboutissant à élever le protecteur au-dessus de l’édifice, et par la relégation de celui-ci à l’arrière-plan du tableau, derrière des tentures à peine écartées. Ainsi la bonne action se laisserait-elle réduire à un prétexte, saisi par le conquérant pour s’ériger en maître (Duchesne, 1985-1986, p. 43).

Il en est de même pour la Côparèye – la cloche de la cathédrale Saint-Lambert – que le poète Simonon fait renaître comme symbole de la cathédrale entière reconstituée, un objet matériel disparu mais dont le son était connu, perceptible, accessible aux sens, véritable reconstruction d’un lieu de mémoire par un objet de mémoire poétisé dont il n’est qu’un élément. Nous y reviendrons.

Notes :

  1. Voir dans le Bulletin du département du pays de Liège et de la Belgique, 1793, 7, p. 33 : La proposition d’abattre la cathédrale, pour effacer tout vestige de la tyrannie ecclésiastique dont le pays a tant souffert, est accueillie avec la joie la plus vive et décrétée à l’unanimité. Voir encore la Gazette nationale de Liège du 20 février 1793.
  2. A.E.L., F.F.P., 1. Le laconisme de la formule n’est pas choquant ; toutes les décisions sont transcrites avec la même rigueur littéraire. D’aucuns souligneront le caractère anonyme de la proposition. Mais l’utilisation du terme " membre " est courante dans les procès-verbaux des assemblées révolutionnaires. C’est une question d’habitude, pas de lâcheté. Voir aussi [Bassenge], 1793, p. 191.
  3. A.E.L., F.F.P., 1. Cette idée n’avait pas échappé aux révolutionnaires puisque la cathédrale devait servir de lieu de réunion des assemblées primaires aux sections de Sainte-Walburge et de Saint-Nicolas (Outre-Meuse).
  4. Néanmoins, les autorités eurent à déplorer certains excès. Ainsi par exemple le 4 février 1795 (16 pluviôse an III), Hubert Peigneux, préposé à la garde du monument, se plaignait que la cathédrale n’était plus à l’abandon mais bien au pillage (cité par Gobert, 1905, p. 203). Un arrêté du 4 septembre 1795 (18 fructidor an III) évoque des dévastations scandaleuses journalières qui se commettent dans le local de la ci-devant cathédrale.
  5. Le nombre des ouvriers présents sur le chantier varie quotidiennement en fonction de l’étendue des travaux à effectuer au jour le jour. Ainsi, pour la démolition de la charpente du toit de la cathédrale, le 14 prairial an III étaient employés 8 ouvriers, le 2 messidor, 37 (A.E.L., F.F.P., 494 [1]).
  6. Selon le chroniqueur Mouhin, témoin des faits : Le 9 août [1794], on commença d’arracher le plomb qui couvrait la cathédrale, en même temps qu’on renversait l’intérieur de ladite église. Peu de jours après, on cassa à grands coups de marteau l’effigie de saint Lambert qui était au faîte de l’hôtel de Ville, pour y substituer des emblèmes patriotiques (cité par Capitaine, 1854, p. 154). Ce qui est confirmé par Defrance dans ses mémoires où il dit : J’arrivai à Liège le 23 [thermidor an II - 10 août 1794]. Déjà l’on enlevait le plomb du toit de la cathédrale (Gobert, 1905, p. 193).
  7. Puraye, 1940. Remarquons que les Français ne se sont pas approprié la totalité de ce trésor, une partie ayant été emportée de justesse par les chanoines émigrés.
  8. Cité par Francotte, 1889, p. 87.
  9. Voir l’annonce de ce concours dans la Gazette nationale du 7 germinal an III (27 mars 1795).
  10. Bombardés par les Autrichiens lors des combats de la libération de Liège en juillet 1794.
  11. On a conservé un grand nombre de pétitions qui déplorent les dégâts occasionnés aux maisons situées aux abords du chantier (A.E.L., F.F.P., 494 [4 et 5]).
  12. Voir par exemple la série de documents qui se trouve au Musée de la vie wallonne à Liège, sous la cote 3.A.2 M37298, se rapportant à la polémique qui s’est élevée au sujet de la découverte, place Saint-Lambert, d’un pan de mur de l’ancienne cathédrale lors de la démolition de certaines maisons sortant de l’alignement des travaux (articles de presse et photographies).
  13. L’ingénieur Blonden, ex-directeur des travaux communaux, estimait que les calamités (X., 1881) de la Révolution française avaient empêché la ville de poursuivre son développement de manière cohérente (Blonden, 1881). Sur Blonden, on consultera George-Raschevitch, 1990-1991, p. 148 : De vastes travaux d’urbanisme sont entrepris au xixe siècle dans la majorité des villes européennes ; la Belgique n’échappe pas à ce mouvement général, mais on constate que la ville de Liège reste longtemps à l’arrière-garde. Des villes comme Bruxelles, Gand, Anvers se préoccupent de l’amélioration des quartiers et des cours d’eau qui les traversent, bien avant Liège. La réorganisation du Bureau des travaux publics à Liège en 1857 va remédier à cette situation et Blonden, fonctionnaire du nouveau rouage administratif, va être la cheville ouvrière d’une rénovation urbaine. De fait, un grand nom est associé aux mutations urbaines liégeoises du xixe siècle ; un autre à l’historique de ces mutations, Théodore Gobert, historien catholique militant. Son rôle est considérable dans la vision que Liège inspire à travers le prisme révolutionnaire, propice à être associé à son tour aux bouleversements d’ordre urbanistique comme d’organisation sociale, d’une ville qui, au demeurant, ne connaît pas de bombardement entre 1830 et 1914. Gobert reprendra à son compte les considérations de Blonden, en évoquant par exemple le projet de canalisation à travers la Campine limbourgeoise (notamment le canal Liège-Maastricht), et en soulignant que les événements sociaux de la fin du xviiie siècle empêchèrent la réalisation de cette importante innovation (Gazette de Liège, 11-12 juin 1911). Ajoutons qu’une approche historique des transformations de la ville de Liège a été donnée dans Collectif, 1984. Pour sa part, Étienne Hélin notait l’intérêt de l’étude des transformations urbaines à Liège : L’historien moderne ambitionne de connaître l’action réciproque de l’homme et du milieu. Cette dialectique de l’habitant et de son cadre géographique, où apparaît-elle mieux que dans l’histoire du paysage urbain ? (Hélin, 1960, p. 591). Et Charles Christians de constater : La révolution liégeoise, née de la révolution française de 1789, puis l’épanouissement industriel du xixe siècle vont profondément altérer la vieille ville en même temps que l’espace urbain grandit largement (Christians, 1983, p. 343). Voir aussi Hock, 1885.
  14. ... et poussent à de singulières erreurs historiques, inexactitudes qui nourrissent d’autant mieux une nostalgie qu’elles sont démesurées ; voir Charles-J. Comhaire : La place Saint-Lambert est du reste un cimetière. Elle fut naguère occupée entièrement par [...] une glorieuse et richissime cathédrale. Son prélat, évêque, parfois cardinal, était le chef d’une principauté plus vaste que notre Belgique actuelle [...]. C’est vers cette cathédrale que convergèrent, durant mille ans, tous les sentiments religieux, toute l’intellectualité, toute la politique du peuple liégeois. La cathédrale Saint-Lambert était le cœur, toujours vibrant, du pays (Comhaire, 1907). Même les libéraux le constatent en le regrettant avec quelque amertume, comme Mathieu-Lambert Polain : La faux révolutionnaire a nivelé le sol qui le [monument de Saint-Lambert] portait et cependant nul, mieux que lui, ne méritait notre vénération. À lui seul, il embrassait notre vie publique (Polain, 1842, p. 12). Voir le titre révélateur de Pirard A., 1979. Les de Marneffe et la place Saint-Lambert, Liège : chronique de la place, de l’époque de la cathédrale au trou de l’actualité, Liège. Voir aussi Philippe, 1956 et Forgeur, 1984. D’autres publications suivront.
  15.  Voir les considérations de J. Starobinski qui fait le point sur l’utopie politique complice de la démarche urbanistique révolutionnaire, et porte la réflexion sur les conséquences de cette complicité dans des voies et des expressions multiples, telles que le romantisme et la modernité (Starobinski, 1973).
  16. Son tableau Napoléon Bonaparte premier Consul, qui se trouve aujourd’hui au Musée d’armes de Liège, fut peint en 1804 en vue de la célébration de la reconstruction du faubourg d’Amercœur, détruit en juillet 1794 par les Autrichiens en fuite devant l’arrivée des Français.

 

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