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Cathédrale Saint-Lambert-et-Notre-Dame
De la cathédrale à la
place Saint-Lambert
Histoire d’un
nivellement, mémoire
d’une absence
Polémiques
et historiographie
Par Philippe Raxhon

La place est désormais ouverte aux polémiques
autour de cette question de la démolition de la cathédrale
Saint-Lambert 17 ; et cet acte apparaîtra comme
le crime énorme, d’une gravité sans précédent
dans les annales liégeoises : Il n’y a pas dans
l’histoire de notre patrie un souvenir plus humiliant que
celui de cet acte de vandalisme, commis dans une véritable
fièvre d’impiété (Kurth, s.d., p.
165). En effet, dit Étienne-Constantin de Gerlache, cet
antique monument, qu’avaient respecté les plus cruels
ennemis de la cité, et le duc de Brabant lorsqu’il
la mit à sac, et Charles le Téméraire lorsqu’il
la brûla, fut détruit par des fanatiques d’impiété et
de liberté, les plus barbares et les plus intolérants
de tous 18. Nous allons nous interroger sur les
raisons de ce traumatisme.
La cathédrale Saint-Lambert
est avant tout le symbole de la symbiose entre le pouvoir civil
et le pouvoir ecclésiastique, entre la religion et l’État,
la foi et la patrie, l’amour de Dieu et celui des libertés.
Du même coup, puisque sa magnificence affichée aux
yeux du monde illustre, au sein de la chrétienté,
son particularisme national et les privilèges qu’il
offre, la cathédrale devient le monument patriotique
par excellence [...] l’emblème auguste de la
nationalité liégeoise 19. En outre,
c’est la principauté qui est née de la cathédrale
et non le contraire. Cette dernière est le berceau de sa
constitution, dans les deux sens du terme, la source de ses droits
et le pivot de son territoire : C’est par saint Lambert
que Liège existait, par lui qu’elle était grande 20.
Enfin, elle est un nœud où existe l’égalité humaine,
parce qu’elle est l’œuvre de tous pour tous 21,
harmonisant les tensions sociales apaisées devant les résultats
somptueux d’un effort voué au même idéal
sacré : La classe ouvrière y prêta l’effort
de ses bras ; la bourgeoisie, la noblesse, le clergé, le
souverain y contribuèrent par des largesses considérables.
Sa construction, son achèvement devinrent l’héritage
sacré que les générations se transmirent avec
enthousiasme et recueillirent avec amour 22.
Ici, il est question d’héritage, de
génération, de transmission. Le temps est fondamental,
il est lié à la tradition garantie par un corpus
de souvenirs communs qui non seulement la valorise, mais encore
renforce la crédibilité des vérités
qu’elle entend conserver et répandre. Par sa présence,
le monument consacre le souvenir des gloires de la cité ;
les ancêtres, sous le gouvernement d’un prince-évêque,
ne séparaient pas la mitre du glaive, et reportaient à l’Église
ce qu’ils devaient au prince ou à eux-mêmes (Pavard,
1905, p. 75). Le souvenir prend la forme d’un témoignage 23.
autrement dit, ce souvenir est porteur de sens, il constitue un
argument en puissance, une explication même.
Enfin, la cathédrale, comme le Perron, a
pu être considérée comme un lieu de justice.
C’est alors la question de la relation entre le pouvoir judiciaire
et les deux autres pouvoirs, législatif et exécutif,
question sensible dans le xixe siècle politique, à l’heure
de la formation des états-nations, du constitutionnalisme
et du parlementarisme contemporains – mais
aussi du débat que le monde
religieux agite en parallèle sur les relations entre la
justice divine et la justice humaine – qui paraît en
filigrane du souvenir que la cathédrale propose. Ulric Ernst
dit en parlant d’elle : Pourquoi condamnèrent-ils à disparaître
cet autre monument religieux et national, cette splendide maison
du Seigneur, de l’auteur de toute justice, à l’ombre
de laquelle nos anciens magistrats se recueillaient avant de rendre
leurs arrêts ? (Ernst, 1876, p. 64).
Et pourtant vint l’heure de la révolution,
de la démolition. Et la destruction de l’objet glorieux
fut celle de l’indépendance nationale qui faisait
la gloire des sujets du prince-évêque, puisque Saint-Lambert était
la patrie en élévation. On oppose alors la somptueuse
cathédrale à l’imbécile fureur des révolutionnaires (Bronne,
1949, introd. non pag.), l’acte créatif à l’acte
instinctif, l’humanité chrétienne à l’animalité révolutionnaire 24.
Et dans la danse macabre, décrite par les
polémistes, sur les ruines, s’incarne la désarticulation
sociale produite par le manque de Dieu, qui crée le vide
de l’âme où s’insurgent les démons
ancestraux, ceux d’avant le règne de l’Église
: Au milieu des pillages de la citadelle, du palais, de Saint-Lambert
et d’autres églises, on se livrait à des orgies,
comme dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius, on promenait
dans des fiacres les vainqueurs de la puissance du fanatisme ;
ivrognes heureux, déclarés conquérants au
cabaret des prostituées et des sans culottes commençaient à régner,
et leur faisaient escorte. Les passants se découvraient,
avec le respect de la peur, devant ces héros, dont quelques-uns
moururent de fatigue au milieu de leur triomphe (van den Steen
de Jehay, 1880, p. 381).
Au chaos individuel s’ajoute le chaos des
liens, de la communication et des rapports humains : Les métaphores étaient
prises du matériel des meurtres, empruntées des objets
les plus orduriers de tous les genres de voirie et de fumier, ou
tirées des lieux consacrés aux prostitutions des
hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles
; tout était appelé par son nom, avec le cynisme
des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements
et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération,
on ne démêlait que cela à travers l’argot
sauvage dont les oreilles étaient assourdies (van den
Steen de Jehay, 1880, p. 381).
Face à la déchéance
des hommes en fureur, débridés, abasourdis par la
haine des règles, se dressait pourtant un monument qui en
imposait par la grâce de ses courbes architecturales et sa
massive stature, reflet de l’équilibre des structures
sociales d’un État exemplaire vers lequel aurait dû tendre
l’ensemble de ses composantes. Étienne-Constantin
de Gerlache l’a compris pour le royaume de Belgique, dont
il est l’un des pères. Hier, on avait pour ainsi
dire arraché la société de ses fondements,
comme on en avait arraché la cathédrale de saint
Lambert 25. Mais les temps ont changé, et
l’on releva les deux grands points d’appui de toute
société positive, la religion et la monarchie, et
on opéra sous ce rapport une véritable contre-révolution.
Toujours les peuples oscilleront entre ces deux pôles, entre
lesquels l’équilibre est si difficile à tenir
: la liberté, qui est le premier besoin du monde moral,
et l’autorité, sans laquelle il n’y a point
de société humaine possible... (de
Gerlache, 1874, p. 358).
Nous avons noté que la perception
de la beauté artistique de la cathédrale et l’influence
accordée à sa portée prenaient un contenu
politique, et pour les destructeurs eux-mêmes qui passent
outre à l’art pour affirmer leurs principes, et surtout
pour les historiens qui les jugent. Puisqu’un lien existe
entre l’œuvre et le pouvoir qui l’inspire, ce
dernier s’accroît proportionnellement à sa beauté qui,
stricto sensu, impressionne. Ce qui est beau est vrai ; la légitimité du
pouvoir que l’œuvre symbolise est ainsi assurée.
La beauté artistique, la conscience de cette beauté et
sa sacralisation sont alors les gardiennes des hiérarchies
et des distinctions qui constituent les axes des sociétés.
Et l’on peut simultanément voir belle la cathédrale
et laides les actions des révolutionnaires. Les deux échelles
de valeurs qui soutiennent la perception, inconciliables somme
toute, se confondent pourtant, et de leur confusion se tirent volontiers
des conclusions qui ont le poids moral d’un choix idéologique.
Et Pierre De Decker, à ce titre, n’hésite pas à dire
: Il y a incompatibilité entre l’égalité de
fait et l’art 26. Le même auteur, en
parlant de la Révolution de 1789, écrit : Ce fanatisme,
qui s’attaquait à la fois aux idées religieuses
et aux institutions politiques, était marqué du double
stigmate de l’athéisme et de l’anarchie. L’action
combinée de ces deux principes de dissolution se fit sentir
surtout dans le domaine des arts. Et qu’on ne se flatte pas
de ne voir, dans ces folies furieuses de la Révolution française,
qu’un accès de fièvre chaude qui s’empare
momentanément de quelques esprits exaltés, ce serait
là une funeste illusion. Elles sont la conséquence
fatale du triomphe d’une démagogie impie ; et, les
résultats se produiraient, quels que fussent les développements
de la science politique, les progrès de la raison dans nos
sociétés modernes 27.
Par ailleurs, ce qui émeut par-dessus tout
les historiens antirévolutionnaires, c’est la froide
logique avec laquelle la cathédrale fut dépecée 28.
La destruction rationalisée du temple est le signal que
s’ouvrent les portes de l’époque contemporaine,
celui de la rentabilité absolue et du profit économique
meurtrier de l’âme humaine. La Révolution, c’est
le culte de l’argent imposé par le libéralisme
: Mais l’heure des perturbations révolutionnaires
avait sonné. Des compagnies industrielles se sont transportées
aux ruines avec leurs fourneaux et leurs chaudières ; les
os ont été convertis en noir animal ; qu’ils
viennent du chien ou de l’homme, le vernis est du même
prix, et il n’est pas plus brûlant, qu’il ait été tiré de
l’obscurité ou de la gloire. Voilà le cas qu’on
faisait des morts ! Voilà les rites sacrés de la
nouvelle religion ! (van den Steen de Jehay, 1880, p. 387).
Le culte de l’argent est attaché à celui
de la raison, en complète opposition avec le culte de Dieu,
et dérisoire : Et ces philosophes si superbes, ces grands
régénérateurs des peuples, qu’allaient-ils
donner au pays de Liège à la place du culte qu’avaient
professé saint Lambert, saint Hubert, Charlemagne, Othon
le Grand, Charles Quint, Notger, Erard de la Marck ? Qu’allaient-ils
donner aux malheureux pour les soutenir et les consoler ? La raison,
qui n’a jamais séché une larme, et cette raison
devant laquelle ils veulent maintenant que tout front se découvre,
que tout genou fléchisse, où iront-ils la chercher
? Dans un lupanar (van den Steen de Jehay, 1880, p. 381).
Notes :
-
Nous l’avons dit, la bibliographie
sur l’histoire de la cathédrale Saint-Lambert est
considérable. On consultera l’ouvrage classique
: Philippe, 1979.
-
Cité par Pollet,
1867, p. 145.
-
Paquay, 1930, p. 127. Voir Francotte,
1889, p. 110.
-
Voir supra, n. 19. La
cathédrale
Saint-Lambert résumait en elle toute l’histoire
du pays (Gazette de Liège, 31 août 1881). Et
Henri Pirenne d’évoquer : ... la cathédrale
de saint Lambert, autour de laquelle s’est concentrée à travers
les siècles non seulement l’histoire des évêques
mais celle du peuple liégeois tout entier (Pirenne,
1926, p. 28). Signalons que, outre la cathédrale Saint-Lambert,
fut dévastée la cathédrale Saint-Donat à Bruges.
Même la France ne vécut pas ces sacrifices. Voir
Genard, 1881 et Feys, 1889. La cathédrale fut ce
palladium, cette sauvegarde de la grande cité liégeoise [...] vénérable
par son ancienneté [...] symbole de la force et de la
puissance de la cité, comme aussi de ces libertés,
de ces droits, de ces immunités, dont les Liégeois
ont toujours été si glorieux et si fiers (Anonyme,
1898, p. 5-6).
-
van den Steen de Jehay,
1880, préf.
non pag. L’écrivain catholique Xavier van den Steen
de Jehay (Maffe 1820 - Bruxelles 1885) est l’auteur de
ce considérable ouvrage sur la cathédrale Saint-Lambert
qui demeura au xixe siècle et dans la première
moitié du xxe, la référence de
ce thème. Signalons que Xavier van den Steen de Jehay
avait déjà publié à Liège,
en 1846, un Essai historique sur l’ancienne cathédrale
de saint Lambert à Liège et sur son chapitre de
chanoines tréfonciers. Un regard porté sur
ces deux éditions confirme l’incandescence qui s’est
emparée du monde politique belge, dans son usage de la
Révolution, dans le dernier tiers du xixe siècle,
les livres d’histoire devenant des livres de combat. Ainsi
l’édition de 1846 de l’ouvrage de Xavier van
den Steen de Jehay consacre six pages sur trois cents (p. 122,
123, 227 à 230) à la destruction de la cathédrale,
tandis que dans celle de 1880, les vicissitudes révolutionnaires
s’imposent dans le livre depuis la page 363 jusqu’à la
fin de l’ouvrage qui en compte six cent nonante cinq. En
outre, notons que dans un ouvrage paru en 1837 à Liège
J. F. X. Wurth, même s’il évoque la Révolution,
ne parle pas de la démolition de la cathédrale
(Wurth, 1837, p. 236-244).
-
Voir supra, n. 21. À l’heure
où écrit Xavier van den Steen de Jehay, le monde
catholique déplore les divisions sociales au sein de la
société belge, divisions qui s’accentuent
sous l’impulsion du socialisme et du mouvement ouvrier
belge qui se structure.
-
Pour Xavier van den Steen de Jehay, c’était
le témoignage éclatant de la piété de
nos ancêtres (van den Steen de Jehay, 1880, préf.
non pag.) ; ou encore, pour de Gerlache, la cathédrale était
le témoin des siècles passés, le symbole
de la vieille foi (de Gerlache, 1874, p. 354).
-
... il faut descendre
jusqu’aux
animaux les plus abjects pour trouver un point de comparaison
aux instincts dont ces hommes [les révolutionnaires] étaient
animés (Francotte, 1889, p. 89).
-
de Gerlache, 1874, p. 358. Chose étrange
! Cette église fut pendant une longue succession de
siècles la sauvegarde de la liberté du peuple
et c’est au nom de la liberté qu’on prétendait
donner à ce même peuple, qu’on détruisit
Saint-Lambert ! (van den Steen de Jehay, 1880, p. 230).
-
De Decker, 1883, p. 32. Pierre De Decker
condense le temps en associant les iconoclastes et les jacobins
: Deux époques sont signalées, dans notre histoire,
comme néfastes pour l’art : celle des iconoclastes
du xvie siècle et celle des jacobins de la
Révolution française, à la fin du siècle
dernier (De Decker, 1883, p. 8).
-
De Decker, 1883, p.
36. L’actualité exerce
une grande influence sur Pierre De Decker qui prétend
: Il suffit d’une allumette aux mains d’un fou,
d’un peu de pétrole aux mains d’un communard,
d’un peu de dynamite aux mains d’un nihiliste, pour
anéantir en quelques heures les chefs-d’œuvre
du génie humain (De Decker, 1883, p. 37). Ce contexte
post-communard inspirait à Pierre De Decker la crainte
d’une conspiration révolutionnaire venue de l’étranger
pour déstabiliser la Belgique, crainte qui prit une ampleur
toute particulière au moment des événements
tragiques du printemps 1886 et des émeutes ouvrières à Liège
et dans le Borinage. Remarquons que la seule référence
historiographique française de Pierre De Decker dans
son article est Joseph de Maistre.
-
Xavier van den Steen
de Jehay parle d’une profanation
organisée à froid, et qui ne ressemble pas à ces
attaques, à ces accès de délire furieux
qui prennent parfois aux masses populaires, qui les saisissent
subitement et qui les quittent de même (van den Steen
de Jehay, 1880, p. 386).
SUITE è
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