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Cathédrale Saint-Lambert-et-Notre-Dame

De la cathédrale à la place Saint-Lambert
Histoire d’un nivellement, mémoire d’une absence

La Côparèye

Par Philippe Raxhon

 

 

Il nous reste à nous pencher sur la démolition de la cathédrale Saint-Lambert comme l’un des rares épisodes révolutionnaires qui inspira après coup les poètes liégeois 76 d’expression wallonne. Le plus célèbre de leurs textes est celui du romantique wallon Charles-Nicolas Simonon 77 et sa Côparèye 78, la grande cloche de la tour de la cathédrale Saint-Lambert.

Simonon est l’une des rares voix liégeoises qui se soient élevées pour tenter de limiter les dégâts des démolisseurs. Il était membre du jury d’instruction publique qui s’adressa à l’Administration liégeoise le 26 prairial an V pour que soit réalisé un dessin du portail avant sa démolition, car les représentations de costumes qui le décoraient étaient, selon lui, susceptibles d’intéresser les artistes et les historiens. Une autre voix s’éleva, celle du journaliste hutois Henri-Joseph Delloye 79 qui, dans son Troubadour liégeois, s’en prit régulièrement aux destructeurs du monument, et qui a inspiré la littérature contre-révolutionnaire. Ainsi le 28 brumaire an VII et le 14 prairial an VII, Delloye publie dans son journal deux pièces de vers en wallon sur le thème de la démolition. Et là encore, la plus connue est Li cloki d’St-Lambiet 80 :

Vos avez distrût l’Cathédrale,
Avou s’bai âté, s’bai doxâle,
Saccagi l’mausolée Markâ,
Ci vî princ’qu’a batî l’palà
Et çou qui m’fait pamé d’tristesse
Et dressî tot ses ch’vets d’noss’tiesse,
Kitrâgné l’binamé cruc’fix
Qui fait l’jôïe di tot l’paradis...

Remarquons que le poème est signé par un " bouteû foû ", un déchargeur ou débardeur, un homme du peuple. L’auteur de ces vers est en fait le Père Marian de Saint-Antoine, carme déchaussé de Liège, qui s’était montré attentif à la question de la prestation de serment 81.

Mais avec Charles-Nicolas Simonon, on assiste à une attitude lyrique nouvelle, celle qui a pour cadre la patrie liégeoise perdue. Plus encore, selon Maurice Piron, Li Côparèye a été le premier maillon de la chaîne qui a relié le vieux sentiment principautaire liégeois à la conscience naissante d’un sentiment plus large qui, fondé sur le culte du parler ancestral, allait s’étendre à la Belgique romane tout entière et lui donner son nom de Wallonie (Piron, 1979, p. 97).

L’avocat Gérard considérait lui aussi, dès 1899, que Li Côparèïe de Simonon, évocatrice du vieux Bourdon liégeois, sonne à travers le val de Meuse le réveil de notre Wallonie 82.

Simonon est présenté ici comme l’un des jalons culturels du régionalisme, chez qui le souvenir de la Révolution occupe une place certaine dans la démarche littéraire. Li Côparèye disparue suscita les regrets d’un homme comme Ferdinand Henaux, historien libéral qui évoquait la cloche fameuse que nous, vrais Liégeois, n’entendons jamais [...]. Pour rentrer dans la cité lorsqu’elle commençait à bourdonner, pour vivre vingt-quatre heures sous notre antique nationalité, pour voir son symbole, la mauresque cathédrale, et ses institutions républicaines et religieuses, municipales et judiciaires, nous donnerions tout... 83

La Côparèye pose la question de l’un des symboles les plus sensibles du " vandalisme révolutionnaire ", la cloche, sa disparition, sa perte, sa fonte, dont le sort 84 est à la source d’un légendaire noir. Avec la croix, la cloche est l’objet temporel sacralisé qui fixe une vision du temps et donc une architecture du passé : Dès que l’on détruisait les croix et tout ce qui rappelait aux regards une pensée de foi, il fallait bien faire taire les cloches dont la grande voix parle, du haut des tours saintes, de tous les souvenirs pieux du passé (Grandmaison, 1891, p.186-187).

Ici, la Côparèye est un objet mémoriel qui s’adresse une fois encore aux sens 85, avant d’incarner la cathédrale dans sa totalité, puis les pulsations de la patrie vivante au cœur du Liégeois, alors disparue :

Alfin totafê tom,
Eta, monumin, om ;
Alfin to deû mori :
L’antik clok è fondow,
Li Toûr esst abatow
E se rwen on peri 86

On constate que le rôle des Liégeois dans la décision de démolir Saint-Lambert prise le 19 février 1793, est masqué, tandis qu’est soulignée la présence française :

Qwand lès armêyes francèsses
èployant totes leûs fwèces,
vinît l’an nonante-deûs,
li Côparèye tote trisse,
catchèye è si-èdifice,
si têha pus d’treûs meûs. 

Lès Français ‘stant-évôye,
dès djins plorîn’ di djôye,
tot l’ètindant r’soner.
Divins l’vèye Côparèye
i r’vèyît leû Patrèye
qu’on l’zî v’néve raminer 87.

S’èle rissona co ‘ne fèye,
ci fout po dîre à l’vèye
in-étèrnél adiè !
L’an d’answite, è djulèt’,
dès victwéres pus complètes
raminît lès Français !

C’è-st-adon qu’dès vandales
ont distrût l’Catèdrale... 88

L’absence de la Côparèye, c’est l’absence de la cathédrale, et un siècle plus tard, le vide de la place Saint-Lambert sollicitait encore les sensibilités liégeoises, comme celle de Victor Carpentier 89, ouvrier typographe et imprimeur, qui songe à un monument Tchantchès 90 pour donner une identité à la place Saint-Lambert :

[...] Walons, si v’volez fé’ne bèle keûre,
ni lèyiz nin roûvî Tchantchès :
fôrdjîz ‘ne fontinne avou m’posteûre
èt s’hâgnez-l’ so l’plèce Saint-Lambièt.
Tot s’winnant ava nos vinaves,
l’ètrindjîr vinrè dîre bondjoû
à vosse Tchantchès... qui n’èst qu’ine fave,
mins qu’on-z-inne come s’eûhe vèyou l’djoû ! 

La démolition de la cathédrale Saint-Lambert est ainsi à l’origine d’un filon littéraire wallon qui repose sur une vision nostalgique d’un passé révolu, sur un regret entretenu des représentations perdues, qui nourrissent un imaginaire de plaintes propre aux écrivains régionalistes wallons, dans la tradition du " léimplorisme "91.

Mais on peut déjà dire que cette attitude littéraire romantique, propre aux auteurs wallons liégeois déplorant la perte de la patrie perdue, si nette chez Simonon, est à l’origine d’une double appréciation contradictoire de la Révolution dans le mouvement wallon, qui dans ses ambitions politiques, à partir de la fin du xixe siècle, s’annexe la Révolution française pour en défendre les composantes et les valeurs exportées sur les territoires de la Belgique actuelle au nom de la libération des peuples, alors même que ses écrivains dialectaux condamnent sans répit l’occupation française et les malheurs populaires qui l’accompagnent, attachés qu’ils sont au mythe de la patrie anéantie comme la cathédrale. Une telle dichotomie autour de la Révolution française n’apparaît pas au sein du mouvement flamand, où l’expression littéraire dialectale et l’ambition politique régionaliste font corps dans la condamnation de la Révolution française, avec le catalyseur de forces que constitue la guerre des paysans. Ces attitudes wallonnes et flamandes, par rapport à la référence révolutionnaire, ont affaibli les uns en laissant se développer une contradiction dans l’interprétation des faits historiques, et ont renforcé les autres en confirmant leur cohérence mémorielle.

Les chemins qui menaient autrefois jusqu’au grand portail de l’édifice nous conduisent aujourd’hui, à travers une histoire riche, révélatrice, multiforme, à mieux cerner l’usage de la mémoire chez les Liégeois.

Notes :

  1. ... et qui a nourri une nostalgie populaire aux accents multiples, comme celle de Mathieu-Lambert Polain : Et maintenant vous ne voyez plus rien de l’antique édifice ; naguère encore on apercevait un petit portail vis-à-vis de la place du Marché ; mais ce touchant emblème des vicissitudes humaines, ce vieux reste de tant de splendeur n’étalait plus à nos yeux que des pierres noircies. Nous applaudissons au zèle des magistrats qui ont voulu conserver cette relique, et en ont ordonné le dépôt au musée de la cité (Polain, 1842, p. 159). Jean Servais est lui aussi touché par la profondeur du souvenir : Des vieillards nous ont dit avoir encore vu, dans leur jeunesse, quelques débris de la cathédrale (Servais, 1911, p. 324). Ceci dit, en son temps, la décision de démolir Saint-Lambert n’a pas suscité au sein de la population liégeoise les réactions auxquelles on aurait pu s’attendre. Un des premiers témoignages postérieurs à la révolution avait été apporté en 1816 par Paquet-Syphorien : Je n’ai rien trouvé sur pied de la ci-devant église cathédrale de saint Lambert, qui a été tellement anéantie depuis la Révolution, qu’il n’en reste plus d’autres vestiges que la place où elle était bâtie. Si j’en crois le témoignage des Liégeois, c’était un édifice très majestueux, qui servait d’ornement à leur ville (Paquet-Syphorien, 1823, p. 124).
  2. Ce littérateur romantique wallon (Liège 1774 - Liège 1847) fut également artiste-graveur. Voir Collectif, 1955, p. 59 ; et Desoer, 1863. Sur Simonon : Colson, 1913, p. 112 ; De Vos évoque Simonon, l’un des plus aimables et des plus poétiques de nos versificateurs wallons (De Vos, 1847, p. 109) ; voir aussi Lamarche, 1980 et 1985.
  3. Ce poème, Li Côparèye, fut écrit en 1822, mais ne parut qu’en 1839. Voir à ce titre Masoin, 1902, p. 63. Une version du texte est reprise dans Anonyme, 1845b, p. 35-49. Ce poème est considéré comme la première pièce de vers connue qui célèbre en wallon des sentiments profonds. Première manifestation romantique au pays de Liège, en avance sur la littérature française (Collectif, 1955, p. 59).
  4. Henri-Joseph Delloye (Huy 1752 - Liège 1810) fut pharmacien, comédien et journaliste. Voir Capitaine, 1850. Sur Delloye, le dernier travail en date : Bettoli, 1989-1990.
  5. Cette pièce parut le 28 brumaire. Elle est reproduite dans Delloye, et aussi dans Lîge qui Rèye, 30 juin 1908.
  6. Thomas, 1799. Lambert Thomas (Liège 1726 - Liège 1801) fit sa profession religieuse en 1745 chez les carmes déchaussés et prit le nom de Marian de Saint-Antoine. Il fut professeur de philosophie, professeur de théologie et prieur du noviciat de Visé entre 1748 et 1781. Après la Révolution, il devint aumônier chez les Ursulines. Son Apodjèye est un pamphlet de 496 vers wallons, contre les prêtres clandestins qui refusaient de prêter le serment républicain (prescrit par la loi du 19 fructidor An V). Il se rallie donc ici au pouvoir, alors qu’il fut un adversaire de la Révolution liégeoise, puis de la démolition de la cathédrale. Sur Marian de Saint-Antoine : Bailleux et Dejardin, 1884, p. XV ; Piron, 1940.
  7. Gérard, 1899, p. 7. Deux ans plus tard, le même auteur, dans Nicolas Defrecheux, parlera encore de réveil : Li Côparèye de Simonon avait, en 1835, sonné le réveil de la langue romane. C’était l’esprit des siècles révolus qui ressuscitait avec les joyeuses volées des cloches de Saint-Lambert... (Gérard, 1901, p. 13).
  8. Henaux, 1843, p. 80. Le nom Li Côparèye vient de Côpe-Orèye (coupe-oreille), car la cloche sonnait aussi pour avertir le peuple du supplice de l’essorillement dans l’Ancien Régime (Piron, 1979, p. 98). Mais la Côparèye a fini par donner le rythme de la vie politique liégeoise, pour Paul Melotte qui écrivait que Li Côparèye, c’est la grosse cloche de la cathédrale Saint-Lambert, ou mieux, c’en est l’âme toute vibrante des tendresses accumulées [...]. [Elle] est fière et joyeuse aux jours d’indépendance, tandis qu’elle est silencieuse et brisée aux jours de servitude (Melotte, 1913, p. 28-29).
  9. Albert van Zuylen van Nyevelt écrit : La perte la plus sensible aux habitants fut celle des cloches auxquelles nos ancêtres avaient attaché une grande importance et qui étaient associées aux réjouissances comme aux deuils de la famille et de la patrie (van Zuylen van Nyevelt, 1913, p. 146). Voir De Staercke, s.d ; et plus précisément pour Liège, Anonyme, 1911 ; Herbillon, 1963 et 1972. Enfin, bien que son étude porte davantage sur le cas suisse, il faut citer l’ouvrage classique de Blavignac, 1877 ; mais surtout, lire Fouilleron, 1976.
  10. Li son dè l’Côparèye èst co d’vins mès-orèyes commence l’auteur (Piron, 1979, p. 97). Traduction : Le son de la Copareye est encore dans mes oreilles.
  11. Traduit par Rita Lejeune dans Gobert, 1976, p. 70-71. Le poème fut comparé à un " cri de douleur " (Anonyme, 1857, p. 22). Traduction :

    À la fin, tout s’effondre
    État, monument, homme,
    À la fin, tout doit mourir :
    L’antique cloche est fondue,
    La Tour est abattue
    Et ses ruines ont péri.

  12. Allusion est faite à la Restauration épiscopale en mars 1793. Ici la survie de la patrie liégeoise est directement attachée à l’Ancien Régime et à son propre devenir.
  13. Piron, 1979, p. 101. La démolition est liée à la présence étrangère.
  14. Victor Carpentier (Liège 1851 - Bressoux 1922) fut un auteur dramatique qui laissa une quinzaine de pièces. Il a composé de nombreuses chansons en wallon (Piron, 1979, p. 232).
  15. Rappelons que Tchantchès est la forme hypocoristique de Françwè, François. Ce personnage du théâtre liégeois de marionnettes est l’incarnation de l’homme du peuple.

 

SUITE è

 

 
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