Au commencement, il y avait une "cité" romaine.
Entendez une circonscription administrative (civitas) gérée
par une petite capitale installée sur un nœud routier
: la civitas Tungrorum, "cité des Tongres", dont
le chef-lieu antique a conservé, jusqu'à nos jours,
le nom de la peuplade qu'il gouvernait, Atuatuca Tungrorum, Tongres.
La "cité des Tongres" dépendait de la province
de "Germanie seconde" (Germania secunda) dont la capitale était
Cologne : c'est précisément à cette situation
administrative du Bas-Empire romain que remonte la sujétion,
toute relative d'ailleurs, de l'évêque de liège à l'archevêque
de Cologne. Les évêques, en effet, ont organisé leur
travail d'évangélisation en s'appuyant sur les structures
de l'Etat romain.
Lorsque, dans le courant du Ve siècle, l'Etat romain s'effondra,
les contours administratifs des cités, investies par l'Eglise,
devaient surnager : la "cité" romaine des Tongres
devait survivre sous la forme du "diocèse" chrétien
de Tongres qui couvrira, durant la période médiévale,
l'espace compris entre l'embouchure de la Meuse et la Semois, entre
Louvain et Aix-la-Chapelle.
Le premier évêque de Tongres,
du moins le premier qui soit attesté avec certitude par les
sources, est saint Servais (Servatius). Il vécut vers 350
et fut enseveli à Maastricht. Maastricht, le Mosae Trajectum,
le "passage de la Meuse", était
idéalement situé, à l'endroit même où la
chaussée romaine, qui courait de Boulogne-sur-Mer vers Bavai,
puis vers Cologne, franchissait le fleuve. Au détriment de
l'antique chef-lieu, Tongres, la ville de saint Servais va s'imposer
comme principal centre économique, religieux et administratif
du diocèse.
En réalité, Maastricht restera le séjour principal,
la "cité" de l'évêque de Tongres du
VIe au VIIIe siècle.
Le 17 septembre d'une année que nous ne connaissons pas
(c'était en 705 au plus tard), Lambert, évêque
de Tongres-Maastricht est assassiné dans le village de Liège
où il possède une demeure "campagnarde".
Vers 715 Hubert, disciple et successeur de Lambert, prend la décision,
lourde de conséquences imprévisibles, de transférer
de Maastricht, où elles avaient été ensevelies,
vers Liège, lieu du martyre, les reliques de son maître.
Cette "translation", qui équivalait à une "canonisation",
scella le destin du village de Liège qui deviendra bientôt
un centre de pèlerinage et une agglomération urbaine
importante (un vicus publicus), avant de se métamorphoser,
aux alentours de l'an 800, - sous le règne de Charlemagne
vraisemblablement, qui correspond à une période de
réorganisation politique religieuse, - en résidence
principale de l'évêque, en siège de l'évêché,
en "cité". Progressivement, le diocèse de
Tongres-Maastricht devient le diocèse de Liège, tout
en restant, bien évidemment, l'héritier historique
de la civitas Tungrorum.
Au Moyen Âge, la richesse c'est la terre. Pour évangéliser,
pour construire des sanctuaires, pour faire vivre ses clercs et pour
tenir son rang de haut dignitaire ecclésiastique, l'évêque
doit disposer d'un vaste domaine foncier.
Or ces richesses de la terre, au fil des siècles, grâce à la
générosité des fidèles et, en particulier, à celle
des rois, se sont accumulés. Le patrimoine de l'Eglise de
Liège, aux IXe et Xe siècles, malgré les pillages
et les destructions des pirates normands (La cité de Liège
fut ravagée par les Normands en 881), est devenu impressionnant.
En voici l'inventaire sommaire, tel qu'il peut être reconstitué pour
le milieu du Xe siècle, à la veille de l'épiscopat
de Notger :
en dehors d'une série de biens et de droits dans les principales
localités du bassin de la Meuse : à Liège, Tongres,
Maastricht, Huy, Namur et Dinant, l'évêque possédait
d'importantes propriétés foncières dans les
vallées de la Sambre et de la Meuse, le domaine forestier
de Theux et plusieurs abbayes, elles mêmes largement pourvues
de terres : Saint-Hubert, Lobbes, Fosses et Aldeneik.
La fin du premier millénaire sera marquée par l'empreinte
de Notger.
Dans le courant du XIe siècle, la principauté épiscopale
qui est en mesure, désormais, de se développer en puisant
dans ses propres forces, fera d'autres acquisitions : en particulier
l'abbaye de Florennes (1015), le comté de Hainaut, qui devient
fief de l'Eglise de Liège (1071/1076), et le château
de Bouillon que lui engage le duc de Lotharingie Godefroid sur le
point de partir en croisade (1096).
En 1081, par un véritable coup de maître, l'évêque
de Liège Henri de Verdun réussit à se faire
reconnaître comme le haut responsable de la "paix de Dieu",
c'est-à-dire de l'ordre public, dans toute l'étendue
de son diocèse, pouvoir exorbitant que l'évêque
n'exercera pas sans difficultés mais qui confortera sa position "princière" et
qui fera de lui la personnalité politique la plus importante
de la Meuse moyenne.
Henri de Verdun (1075-1091) et son successeur Otbert (1091-1119)
furent les témoins et, dans une certaine mesure, les acteurs
de ce vaste conflit qui devait déchirer la Chrétienté occidentale
et auquel on donna le nom de Querelle des Investitures (1075-1122).
Retenons de cette querelle, qui fut en réalité une
guerre sanglante, qu'elle naquit de l'opposition violente de deux
fortes personnalités, le pape Grégoire VII (1073-1085)
et l'empereur Henri IV (1056-1106), convaincues, l'une et l'autre,
du bien-fondé et surtout du caractère impératif
et vital de leur position.
Le pape, au nom de la "liberté de l'Eglise", contestait
la nomination et l'investiture, – par l'anneau et par la crosse
(L'empereur remettait l'évêché au candidat qu'il
avait choisi au moyen de deux objets symboliques qui matérialisaient
la fonction épiscopale : l'anneau et la crosse), – des évêques
de l'Empire par le souverain.
L'empereur, pour sa part, entendait garder la haute
main sur la désignation de ses évêques, puisque
l'Eglise impériale format l'un des principaux soubassements
de l'Etat germanique. La guerre se prolongera pendant près
d'un demi- siècle. Un accord sera finalement trouvé en
1122.
Tel est l'objet du fameux Concordat de Worms. Aux termes de ce
compromis célèbre, l'empereur Henri V acceptera le
principe de l'élection "par le clergé et par le
peuple", à savoir par les principaux dignitaires ecclésiastiques
et laïcs du diocèse (Notamment les chanoines de la cathédrale
et les représentants de la grande aristocratie diocésaine).
En revanche, le pape autorisera l'empereur à participer à l'élection
- donc à l'influencer - et à investir l'évêque
- élu de tous les biens temporels de son Eglise par l'intermédiaire
du sceptre royal, utilisé désormais comme symbole de
transfert : il n'est donc plus question de crosse et d'anneau. Enfin, à l'issue
de la cérémonie d'investiture, l'évêque
sera consacré par son archevêque, en l'occurrence, pour
ce qui est de Liège, par l'archevêque de Cologne.
Au lendemain de la Querelle des Investitures, le système
de l'Eglise impériale ne disparaît donc pas. Il est
affaibli, il est fragilisé, mais il est toujours debout. Entre
les mains d'une personnalité forte et intelligente l'Eglise
impériale sera toujours en mesure d'apporter une aide très
considérable au pouvoir impérial. C'est ainsi qu'on
la verra revivre, avec une étonnante vigueur sous l'empereur
Frédéric Ier Barberousse (1152-1190), dont on sait
qu'il fut une des figures politiques les plus prestigieuses du Moyen
Age. Sous son règne, le siège de saint Lambert sera
précisément occupé par un évêque
de très grand format : Henri II de Leez (1145-1164) dont on
peut affirmer qu'il fit alors renaître les beaux jours de l'Eglise
impériale ottonienne. Henri de Leez fut, au milieu du XIIe siècle, comme une réincarnation de son lointain prédécesseur
Notger.
C'est seulement dans le courant du XIIIe siècle, alors même
que le pouvoir impérial germanique s'effondre pour ne plus
jamais se relever, que le système de l'Eglise impériale
cesse de fonctionner. La lourde machine s'est enrayée. Les
principautés ecclésiastiques subsistent - elles subsisteront
jusqu'à l'aube des temps contemporains - mais elles deviennent
des entités autonomes, indépendantes de l'autorité impériale
: elles se détachent de la haute vocation politique qui les
a fait naître et, du même coup, elles se détournent
de la grandeur impériale pour s'enfoncer progressivement dans
la médiocrité territoriale.