Pour retracer l'histoire de saint Lambert, on ne dispose pratiquement
que d'un seul document: la Vita Landiberti episcopi Traiectensis
vetustissima.
Ce texte fut rédigé par un clerc du diocèse
qui n'a pas connu personnellement saint Lambert mais qui a été en
mesure d'interroger des contemporains du prélat. L'auteur écrivait
dans le second quart du VIIIe siècle et plus précisément
entre 727 et 743 environ.
La Vita Landiberti est une source dont la valeur est indéniable
mais sur la nature de laquelle il convient de ne pas se méprendre:
la Vie de saint Lambert, en effet, n'est pas une biographie. C'est
un texte liturgique. Plus précisément une lectio qui
devait être lue chaque année, le 17 septembre, jour
où l'on célébrait, dans la "basilique" de
Liège sans doute, l'anniversaire de la mort du saint.
De cette première remarque en découlent deux autres
:
Tout d'abord, force nous est de constater que la Vie de saint Lambert
ne nous apprend pas grand-chose sur sa vie l Il ne s'agit pas, à proprement
parler, d'un "défaut" comme on l'a parfois écrit.
L'auteur, en réalité, s'attache avant tout à dépeindre
les mérites et les vertus du saint et à nous raconter
les circonstances de sa mort, "le dénouement glorieux
de son martyre". Ce qui compte, dans l'histoire de ce héros,
c'est son cheminement vers la sainteté et son "triomphe
avec le Christ".
Il convient ensuite de noter que l'auteur écrit
dans un latin qu'il qualifie lui-même de "sobre",
de "maladroit " et
d'" inculte ". Aussi Léon van der Essen écrivait-il à propos
de ce texte: "La forme (...) nous révèle un homme
peu instruit, un barbare à peine frotté de latin. Il
a porté les défauts du latin de son époque à un
point qui le rend presque inintelligible ". Cette opinion ne
nous paraît pas conforme à la réalité.
Est-on en droit d'affirmer, sans nuance, que ce latin est "presque
inintelligible" alors que l'auteur, précisément,
a tout fait pour le rendre intelligible ? En réalité,
la Vie de saint Lambert, qui appartient au second quart du VIIIe siècle,
fut rédigée à cette époque
cruciale au cours de laquelle la langue latine s'est définitivement
transformée en langue romane: elle fut écrite dans
ce qu'on appelle la scripta latina rustica qui s'écartait
sensiblement du latin antique parce qu'elle se voulait, dans toute
sa rusticité, accessible au plus grand nombre lors des célébrations
liturgiques.
Il nous reste à dire que la Vie la plus ancienne vie saint
Lambert, conformément aux usages littéraires du temps,
s'appuie sur un modèle. Dans l'hagiographie mérovingienne,
en effet, le plagiat est un procédé fréquent
auquel il convient d'être attentif. Les données historiques
que l'auteur utilise proviennent, la plupart du temps, de la tradition
orale et sont, de surcroît, assez minces. Il est donc nécessaire
de gonfler son texte par un bourrage de stéréotypes.
Il est même commode de rédiger son œuvre en pillant
pieusement le travail d'autrui. Dans le cas présent, le modèle
utilisé - Godefroid Kurth l'a parfaitement démontré -
est la Vie de saint Eloi évêque. de Noyon-Tournai mort
en 660. La Vita sancti Eligii venait de faire l'objet d'un important
remaniement: elle apparaissait donc comme parfaitement adaptée
au goût du jour et c'est bien dans cet esprit, nous semble-t-il,
qu'elle fut utilisée par l'auteur de la Vie de saint Lambert.
"Le glorieux pontife Lambert était originaire de la
ville de Maastricht. Il fut nourri par des parents riches en domaines
au sein d'une famille convertie depuis longtemps au christianisme
où figuraient des comtes respectés ".
C'est par cette phrase, riche en informations, que s'ouvre le récit
de la vie de Lambert.
L'évêque est originaire de la ville de Maastricht.
Est-il nécessaire de répéter que le diocèse
de Tongres, héritier de l'antique civitas Tungrorum, n'avait
plus Tongres pour chef-lieu, mais Maastricht qui s'était développée
au bord de la Meuse? A la vieille cité romaine, les évêques
de Tongres ont préféré la ville mosane - centre économique
important - dont ils ont fait leur résidence principale.
La famille de Lambert est riche. Elle se trouve à la tête
d'un vaste patrimoine foncier situé sans doute, pour l'essentiel,
dans la région de Maastricht. En tout cas, c'est dans l'oppidum
même que cette famille est installée. Le père
de saint Lambert sera d'ailleurs enterré dans une église
dédiée à saint Pierre, toute proche de la ville.
Plusieurs de ses parents détiennent des fonctions comtales.
Il appartient donc à l'un des grands lignages du pays mosan
et il est permis de se demander s'il n'est pas un jour devenu évêque
de Maastricht grâce à l'influence des siens qui considéraient
sans doute le diocèse comme un évêché de
famille.
Mais revenons à cette première phrase de la Vita
où il est dit que la race de Lambert était "convertie
depuis longtemps au christianisme ". Que vaut cette information
qui provient d'une expression toute faite de la Vita sancti Eligii
? Constatons, en premier lieu, que le "biographe" de saint
Lambert n'utilise pas son modèle de façon servile et,
en second lieu, que l'expression incriminée, toute stéréotypée
qu'elle puisse paraître, devait avoir, pour un auditeur du
VIIIe siècle, une résonance très profonde. La
christianisation de nos régions était alors fort imparfaite.
Saint Lambert lui-même propagerait la foi chrétienne
dans la Toxandrie, toute proche de Maastricht, et son successeur
Hubert, lui aussi, aurait fort à faire pour extirper le paganisme
de cette région, du Brabant et des Ardennes. La famille de
Lambert résidait en ville, dans le voisinage même d'un évêque:
il peut paraître normal qu'elle ait été convertie,
très tôt, à la religion chrétienne. Rien
ne prouve, cependant, que les masses paysannes et l'aristocratie
des campagnes aient été touchées par le christianisme
avec la même intensité.
Tout jeune, poursuit l'hagiographe, Lambert fut confié à des "hommes
savants et historiens", entendez à des spécialistes
de l' "histoire", c'est-à-dire, semble-t-il, de
l'écriture sainte: Lambert est initié aux textes sacrés.
Cet enseignement terminé, son père le "recommande" (commendare),
le confie en tutelle, à Théodard, évêque
de Tongres-Maastricht (ca 669-670), "afin qu'il soit instruit, à la
cour royale, des dogmes divins et de la discipline monastique ".
Tout laisse croire que l'évêque Théodard était
alors, dans le palais du roi, un homme influent. La cour royale mérovingienne,
en effet, accueillait de jeunes aristocrates - connus sous le nom
de "nourris" (nutriti) ou de "commandés" (commendati)
du roi - qui recevaient là-bas, en même temps que les
princes royaux, une éducation qui devait faire d'eux des agents
de l'état: en d'autres termes, des hommes capables d'administrer
et de faire la guerre.
Or tel est bien le régime auquel notre adolescent fut alors
soumis. A propos de son stage "tant auprès du pontife
que dans la maison royale l'auteur de la Vita écrit que Lambert "était
extraordinairement beau, qu'il était fort et vif, très
agile, vigoureux dans la guerre; l'âme sereine, la stature élégante;
ferme dans la charité, la chasteté et l'humilité,
il se consacrait à l'étude".
Portrait curieux, assurément. Sous la plume de l'hagiographe
surgit un personnage étonnant qui combine, de façon
peu cohérente au premier abord, les idéaux de la sainteté et
les vertus aristocratiques.
Il est beau, car l'apparence physique est le reflet de l'âme.
La beauté de Lambert procède de la beauté de
Dieu. Il est également charitable, chaste, humble et studieux.
Bref, il concentre sur sa personne toutes les qualités traditionnelles
des héros de l'hagiographie. Plus surprenantes, par contre,
sont les précisions relatives à sa force physique et à la
souplesse de son corps: saint Lambert, dans sa jeunesse, était
un redoutable guerrier.
Aux VIe et VIIIe siècles, se développe ce que l'on
a appelé, très exactement, une "culture aristocratique
cléricale ". Cette culture est l'aboutissement d'une
interpénétration beaucoup plus intime de l'église
et du monde laïc. Elle résulte du désir, plus
ou moins conscient au sein de l'aristocratie, de reconstituer les
forces charismatiques qu'elle avait perdues en renonçant au
paganisme. Devenue chrétienne, l'aristocratie franque se sentait
comme diminuée, car il n'était plus question pour elle,
désormais, de revendiquer des origines divines. Ce prestige
qu'elle a perdu, elle le retrouve dans la sainteté de l'un
ou de l'autre de ses membres.
La littérature hagiographique est envahie par l'idéal
aristocratique qui lui impose ses modèles et ses valeurs.
Un type nouveau de sainteté va s'épanouir. Le saint
ne donne plus l'image d'un anachorète et d'un homme retranché du
monde: il appartient maintenant à la classe aristocratique
et ses hautes origines - là, surtout, réside la nouveauté -
ne sont plus considérées, dans son cheminement vers
la béatitude, comme un lourd handicap. Le saint devient un
homme étroitement lié au siècle qui exerce,
conjointement, des activités religieuses et politiques: il
met ses vertus au service du pouvoir.
Lambert de Liège, comme Eloi de Noyon, Arnoul de Metz ou
Didier de Cahors, représente parfaitement ce type hagiographique
nouveau.
Beaucoup plus proche des sphères de la politique, l'évêque
mérovingien en retire de nombreux avantages matériels.
Mais il en connaît aussi les dangers: entre 669 et 675, l'évêque
de Tongres Théodard est assassiné dans des circonstances
qui demeurent fort obscures.
C'est alors que les hauts dignitaires du palais proposent au roi
Childéric Il (662-675) de placer Lambert sur le siège épiscopal
vacant.
Élevé à d'aussi hautes fonctions, Lambert
devient, à la
cour royale, un personnage influent: il apparaît comme un des
conseillers les plus écoutés de Childéric.
Mais en 675, le "glorieux roi" est assassiné.
Un ancien maire du palais, Ebroïn, que Childéric avait
un jour fait tondre avant de l'interner dans un monastère,
profite des circonstances pour s'échapper et, avec l'aide
des Austrasiens, il s'empare de la mairie du palais de Neustrie et
de Bourgogne qu'il gouverne sous l'autorité apparente de Thierry
III. L'Austrasie se choisit comme roi Dagobert 11(676-679) que l'on
rappelle d'Irlande: il règne avec l'aide de Wulfoald qui avait été tout
puissant à la cour de Childéric II.
C'est au cours de cette période troublée que l'évêque
Lambert fut déposé au profit d'un certain Pharamond
qui dirigea l'église de Tongres-Maastricht pendant sept ans.